12.30.2006

Sous bonne escorte

Sarajevo a finalement eu raison de l'incruste.

Pour être certaine qu'elle allait bel et bien quitter bon port, la police locale a fait appel à un commando spécial de la Mission de police de l'Union européenne et dépêché Raphael et Frédérik, deux agents sommés d'embarquer manu militari l'incruste dans un avion direction Munich. Le tout, avec la charmante complicité de Dame Nature qui a varlopé le brouillard et ainsi facilité le décollage.

L'incruste était cuite, les jeux étaient faits.

Aura-t-elle pour autant oublié Sarajevo ? Erreur. En attendant d'autres destinations, plus ou moins connues, reste encore quelques histoires à raconter, comme quoi tout départ force parfois la note.

Dernière leçon avant de partir : sur l'amitié.

Fikret est un guide de montagne bien connu ici. L'amitié, il connaît. Depuis des années (il se plaît à se dire vieux...), il amène des expats en montagne histoire de faire découvrir les beautés naturelles de Sarajevo et des environs. C'est ainsi que j'ai pu, à chaque week end, embrasser les vertes et les mures collines, capturer des images inoubliables, en excellente compagnie.

Pour un guide de montagne, un lendemain de guerre miné est une hérésie, un hold up, un sous-développement durable, un handicap pour l'avenir. Il en reste près d'un million au compteur, de ces mines meurtrières, qui polluent montagnes et forêts. Elles sont un crime perpétuel, perpétré contre les générations futures.

Chose moins connue : il y a des cerveaux qui ont également été minés.

Minés ?

Bien sûr : sinon, comment expliquer que des amitiés vieilles de 30 ans aient pu être reléguées aux oubliettes, du jour au lendemain ? Demandez à Fikret, qui se plaisait tant à parcourir ces mêmes montagnes aujourd'hui minées, avec son vieux pote d'enfance, d'humain à humain, et non de Bosniaque à Serbe.

Un jour fatidique, quelque part dans un bivouac en montagne...
- Hé! C'est qui ton ami ? C'est un musulman non ?
- Heu... oui, mais... lui, ce n'est pas un musulman comme les autres.

Le musulman, c'était Fikret qui, tout à coup, voyait son pote serbe sommé de s'expliquer cette amitié.

Puis, la descente aux enfers. Le pote qui ne le reconnaît plus dans la rue. Le pote qui fait la pute et s'embrigade dans l'armée. Le pote qui devient un Sniper, chargé de tirer à vue sur des civils de Sarajevo.

Au final, le pote qui meurt.

Deux versions à cette histoire. La première : il a été tiré dans les forces de défenses bosniennes. La seconde :

- Certains disent qu'il s'est tiré une balle dans la tête.

Fikret ne l'a pas dit, mais j'ai comme cette intuition... qu'il aimerait croire très très fort, comme on croit au Père Noël, en cette deuxième version.

Cela voudrait dire... en quelque part, que des restes humains émergent des cerveaux minés...

12.18.2006

Saut de biche

Partira partira pas, telle est la question! Les expatriés jouent à la roulette russe et parient à savoir qui au juste aura la malchance de passer un Noël forcé loin de la famille ou les amis. Un brouillard dense emprisonne Sarajevo, si bien que des vols sont annulés. Plus tôt en décembre, même scénario : les vols de pratiquement toute une semaine ont été rayés de la carte . Serait-ce le retour de la guigne (je préfère la guignolée)? Cela dit, mon vol pour Munich est prévu le 22. Faites vos jeux!

J'ai le coeur gros. Je dois me séparer d'Excalibur. Il y a trois semaines, lors d'une randonnée en montagne, j'ai cherché toute la journée un bâton de bois pour les descentes. Au détour d'un sentier, il y en avait un qui m'attendait, déjà taillé sur mesure pour moi, et planté en plein milieu du chemin, par une main inconnue. Excalibur, je vous dis. Mais au lieu de la Dame du Lac, je m'amuse à penser que la main amie était celle d'un Demoiseau de la Forêt, charmant et bien attentionné. La montagne me manquera aussi, surtout Bjalesnica l'Olympique. Elle m'a offerte la plus vibrante des leçons. J'ai été hantée par la crainte de prendre parti dans un conflit qui n'était pas le mien. Je me demande encore si j'ai été juste, et si j'ai réussi à échapper au point de vue comptable qui paralyse ce pays en crise. Puis il y a eu Bambi, petite biche frivole croisée en montagne qui, de peur à notre vue, s'est réfugiée dans un coin de forêt encore jonché de mines. Nous avons retenu notre souffle, pendant que son petit derrière retroussé disparaissait dans les pins en zone suspecte. Puis nous avons continué votre ascension. Et parce que je suis une incorrigible fleur bleue, j'ai bien dû me retourner trois fois en cachette pour m'assurer qu'elle était saine et sauve. Alors voilà : devant la mine, c'est l'égalité absolue entre Croate, Serbe, Bosniaque, Ex-patte, incruste, biche. Point final.

Autre cruelle leçon offerte par Bjalesnica : un Hollandais de EUPM est porté disparu depuis samedi. Une battue est organisée pour aujourd'hui. Après deux nuits glaciales, les chances de le retrouver s'amenuisent. Dans la joie du temps des fêtes, tous ne sont pas égaux.

12.15.2006

Coup d'État médiatique

Pas tous les jours qu'on est témoin privilégié de l'Histoire, même inventée...

Ma voisine belge Ann, chez qui je végète ce soir-là, a eu une dure journée : son oncle fait la une des journaux, pour des déclarations fracassantes sur le Roi. Soudain, le téléphone sonne : Georges, doyen compatriote, a une (autre) nouvelle renversante à lui raconter. Ann pâlit, se lève, puis, avec fatalisme lance :

- La Flandre a déclaré son indépendance de la Belgique! Le roi est en fuite! Mais je suis qui moi ? Quelle est mon identité ?

La Belge pour les nuls : système fédéral, avec la Wallonie francophone, et la Flandre plus riche qui elle, voudrait faire bande à part. C'est dans l'air du temps, mais bon, c'est pas né d'hier. Un peu comme si l'Alberta disait : bye bye Canada.

L'instant est quand même tragique, avec Ann qui s'affole. Réaction égoïste de votre incruste :
-Mais ! Mais! Ça a des implications pour le Québec!!!

Soudain, je suis prise d'un fou rire : ça sent le canular, ce truc:
-Ann! C'est peut-être ton oncle qui a fait fuir le roi finalement...

Ann me regarde avec des gros yeux pendant que nous farfouillons sur Internet. Là, le pot-aux-roses : le Réseau public wallon RTBF a monté toute l'affaire, c'est un canular journalistique, du Orson Welles à son meilleur, Ann n'arrive pas à y croire, moi je songe déjà à ce que l'équipe journalistique de Radio-Canada serait crucifiée au grand complet si elle tentait un coup pareil!! Imaginez Bernard Derôme annonçant une fausse déclaration unilatérale de souveraineté de... l'Alberta... ou du Québec, tiens.

Ann rappelle Georges, lui aussi incrédule, pendant que l'incruste entonne cet air de Jacques Brel :
-Les Flammandes, les Flammandes, les Flaaaaaaa, les Flaaaaaaaa, les Flam-mandes !
D'une voix de casserole, bien sûr.

Ann au téléphone :
- Georges, je te jure que c'est un canular, va voir sur Internet. Oui, oui je suis fâchée. Ah, et puis il y a une Québécoise à côté de moi qui chante comme une folle, elle est pas drôle!
-Les Flammandes, les Flammandes, les Flaaaaaaaa, les Flaaaaaaaa, les Flam-mandes. !
- Du mauvais journalisme. C'est scandaleux ! Je leur écris ma façon de penser! Déontologiqument irresponsable!
-Les Flammandes, les Flammandes, les Flaaaaaaa, les Flaaaaaaaaaaa, les Flam-mandes !

Ann a écrit sa façon de penser aux faux journalistes. Des propos bien pesés. La riposte est entrée ce matin : on la somme de se taire, elle, la « pseudo-journaliste exilée en Bosnie ».

Elle a en tout cas l'appui d'une pseudo-chercheuse-québécoise-à-voix-de-casserole, exilée elle aussi.

12.12.2006

Sur l'art de remuer un village

Je vous ai parlé de Mahir, immigrant canadien d'origine bosniaque, blessé de guerre, qu'une équipe de tournage a ramené en Bosnie pour filmer son retour. Mahir agissait comme interprète-acteur. Histoire de souffler un peu, je vous épargne les histoires tristes. Voici plutôt, après les petits meurtres entre amis, quelques perles sur l'art de chercher ce qui n'existe pas toujours.

Le cadre : un reportage sur l'après-guerre et les mines. L'équipe débarque avec son attirail (caméra, bagnole, preneur de son, alouette) dans un village serbe, à la recherche de corps enterrés sur une terre, près d'un barrage. Le réalisateur est convaincu de la véracité de son information. Le groupe trouve son ruisseau et son (très) petit barrage. « Mais attends, proteste Mahir, c'est un barrage de paysan, c'est pas un vrai barrage ça, c'est pas ici ». Le réalisateur s'entête. Alors il cherche, cherche, demande au paysan s'il peut fouiller sa terre. Le paysan en rit presque, hausse les épaules, les laisse chercher, quoi, une demi-journée, ce qui, bien sûr, finit par capter l'attention des villageois qui se mettent à les épier, avec suspicion. Trouvent rien. Le réalisateur s'empêtre dans sa paranoïa : « C'est donc qu'ils nous cachent quelque chose! Ils ont peut-être déplacé les corps pour les cacher." Toute l'équipe, Mahir le premier, ne pense qu'à déguerpir. Et voilà qu'ils sont suivis par des voitures. Un type se pointe: « Vous cherchez quoi? ». Des morts. « Je ne sais plus trop ce qu'on cherche en fait », répond Mahir. « Vous seriez mieux de vous en aller ». « Ok, on déguerpit », dit Mahir, ennuyé, qui commence à paqueter, suivi en cela par le preneur de son et le caméraman.

Le réalisateur, bougon, suit. Puis, sur le chemin du retour, le groupe croise une pancarte avec le nom du bon village (c'était le village d'à côté). Le visage du réalisateur s'éclaire: « Je savais qu'ils nous cachaient quelque chose! Ils auraient pu nous le dire que c'était le village voisin! » Bien sûr, que ces paysans se feront une fierté de dénoncer la présence de cadavres dans le village serbe d'à côté !

Une autre fois, le sketche. Sur la base d'informations, l'équipe débarque dans un village, soit disant contrôlé par des Mudjahidins. "On fait le tour des villages, à la recherche de barbus, les gens s'interrogent, nous accostent. Vous cherchez quoi, des barbus ? Mais quels barbus?" Eux ne comprennent rien, Mahir veut disparaître dix pieds sous terre. Par contre, et c'est le sérieux de l'affaire, il arrive que l'information s'avère exacte. Dans un village à dominance musulmane, des fondamentalistes terrorisent une minorité serbe. Mahir, lui-même Bosniaque, refuse de se reconnaître en eux.

Le cellulaire pour les nuls

Il n'y a que moi pour faire des erreurs semblables. Alors que tous ici sont des pros du téléphone cellulaire, j'en suis encore à apprendre à envoyer un texto (aux mauvais numéros) et à enregistrer des numéros de téléphone (sous la mauvaise appellation). Cette semaine, une amie m'envoie ce message : "Annie, ma connection internet ne marche pas, donc appelle-moi sur mon portable." Moi, incapable de retracer l'appel, j'en suis réduite à envoyer ce laconique message : "mais... qui es-tu?". Hier, la palme des conneries : aux petites heures du matin (et Dieu seul sait à quel point je me lève tôt), alors que je tente de recharger ma batterie de téléphone, j'accroche accidentellement le bouton "recomposition"... du dernier numéro. Qui est l'heureux élu tiré du sommeil ? Mahir.

Petites paranoïas entre amis

Il y a Georges, notre jeune doyen belge du club de la francophonie, qui quitte pour les vacances de Noël (snif, c'est un adieu pour moi), et nous sommes sept francophiles à dévorer de la truite dans un charmant resto en marge de la ville. A la fin du repas, un type se pointe, la bouille du méchant dans le dernier James Bond, avec visage ténébreux, look mafieux, démarche posée, bref, une caricature ambulante. Effet de silence garanti. Quelques vilaines plaisanteries meurent dans mon gosier (il faut se retenir quand même, et puis, c'est quoi ça, ces foutus préjugés?). Le type se présente, c'est le proprio, il nous offre le café et le dessert, bravo Annie pour l'imagination fertile, encore heureux que tu saches te la boucler. En quittant la table, tout de même, un des convives se lâche : "le type, il avait pas l'air d'un restaurateur en tout cas". Les langues se délient. Tous, sans exception, avions cette image du mafioso en tête. Et tous, bien entendu, avions trop honte d'avouer notre petit penchant pour la facilité...

J'en profite pour vous présenter Ann, ma voisine de pallier, elle aussi belge (décidément!), toute jeune, qui roule en bagnole EUPM (Mission de police de l'Union européenne), et qui nous avoue l'inavouable : elle est atteinte d'une maladie mentale. Oui, oui. Nous appelons cela : "le complexe de l'expatrié qui roule en bagnole de fonction". Symptômes éloquents : paranoïa aux feux rouges. Impressions de paires d'yeux tournés vers soi. Sentiment d'être perçu comme un occupant. Gêne.

Oui, une gêne d'être ce que l'on est et de ne pouvoir quitter ce carcan.

12.07.2006

Petits meurtres entre amis

Une guerre implique un jeu d'intérêts politiques et économiques croisés, s'appuie sur une propagande organisée et une utilisation intéressée de l'histoire. Mais après avoir lu des tas de bouquins sur la Bosnie, je vois mon incompréhension grandir jour après jour. Et je ne suis pas la seule. Je me souviens de cette coopérante locale qui, depuis son bureau de l'International Office for the Missing Persons, me parlait des cas affreux de disparitions d'enfants. « Je ne comprends pas. On a trouvé des petits corps crucifiés... tu ne peux pas imaginer ». Elle hochait la tête, complètement dépassée par les événements.

En 1997, pendant un séjour au Guatemala, également marqué par une guerre fratricide, j'ai compris un truc : je ne pouvais cautionner aucune action violente, même venant de la part d'autochtones chassés de leurs villages, je ne pouvais succomber à l'attrait romantique que représente encore aujourd'hui les guérillas guévaristes, parce que je crois dur comme fer que notre devoir comme êtres humains est de résister à la violence tant que nous en avons la possibilité. Nous pouvons essayer de comprendre la violence mais n'avons pas le droit de la cautionner au nom de la souffrance des autres. Nous ne pouvons endosser la violence de gens, sous prétexte qu'ils souffrent, sous peine de perdre notre propre innocence. Et cette virginité morale, elle est nécessaire. Que serait le monde sans innocence ? Rien de moins qu'une société sans enfant.

Être frappé d'incompréhension face à une guerre, c'est en quelque sorte y opposer une virginité. Rassurant. En même temps, je crois qu'il est impossible de saisir les causes d'une guerre sans une plongée dans les localités qui en sont victimes. Car une guerre, au-delà de toute bougie d'allumage politique, est avant tout vécue de l'intérieur. Une fois le prétexte trouvé, c'est la rapine, le gangstérisme, qui se saisissent du conflit, le mettent en application... en fait, la guerre devient un prétexte pour exécuter des basses oeuvres, pour régler des comptes personnels.

Le jeune serveur de Srebrenica : le beau-père a exécuté sommairement l'ancien amant de sa femme, quelle coïncidence... Mahir, épatant musicien bosniaque, une histoire longue comme le bras, a été gravement blessé par un ancien prof. Qu'à cela ne tienne : ce prof l'avait jadis battu à l'école. Réaction musclée du père de Mahir : « Ne touche plus à mon fils, ne le regarde même plus, sinon tu auras affaire à moi ».Voilà que la guerre survient, la brute devient chef de guerre, croise l'ancien élève et hop, lui tire dessus! Les dirigeants politiques ne sont pas des imbéciles : ils ont compris que les gangsters font les meilleurs meneurs de troupes.

Voici un aperçu des montagnes bosniennes, parce que je ne fais pas qu'explorer les bas-fonds de la nature humaine... hé hé... je célèbre aussi les beautés de la Nature avec un grand N, en bonne compagnie.

12.02.2006

Le déni de soi

L'histoire que je vais raconter est, de loin, la plus triste que j'aie entendue de toute ma vie. Je ne sais pas par où commencer, sinon par un avertissement. Personne n'est obligé de me suivre dans ma galère, personne n'est obligé de me lire comme moi, je me sens obligée d'écrire.

J'ai oublié son nom. En fait, je ne l'ai peut-être jamais su. Un jeune homme de 23 ans, rencontré dans un café de Srebrenica. Il travaille comme serveur, me demande si je parle le bosanski, tout de suite, je devine à cette question qu'il est musulman bosniaque. Nous fraternisons bien brièvement, le temps d'un café.
Je suis à Srebrenica pour un dernier adieu à une amie, Milena. Elle a organisé un festival culturel, je l'ai aidée à obtenir un financement des Nations-Unies, elle est heureuse, moi aussi. Je serai là, pour l'ouverture du festival, le soir venu, et ensuite, elle me logera chez elle. Un honneur.

Le soir venu, toute la jeunesse de Srebrenica est réunie au Centre jeunesse pour danser au son d'un groupe de Banja Luka, capitale de la République serbe. Je me promène entre les jeunes pour prendre des clichés, et suis accrochée au passage par le jeune serveur, lui aussi de la fête. Il a besoin de parler. Il a sans doute eu un mauvais jour. Mais j'ai, peut-être, éclairé brièvement ce jour de brouillard. Alors je serai la confidente. Je ne sais pas. Il y a de cela quelques années, alors que je me croyais seule sur un pont de traversier, par temps froid, j'ai croisé un homme qui regardait le fleuve. Mais je n'ai pas croisé son regard. Trop occupée à écouter de la musique. Le type a sauté. Parfois, je me demande si un sourire d'une inconnue n'aurait pas suffit à le garder sur la terre ferme?

Ce jeune est peut-être sur un pont, à regarder l'eau s'écouler. Il ne parle que le bosanski, et devra répéter chacune de ses phrases pour être certain que je le comprenne. Durant deux heures, il raconte. Je ne vois plus que lui. La foule, les musiciens, tous ont disparu. Mes yeux vitreux gobent au compte-gouttes le récit, tantôt oral, tantôt ponctué de schémas. Me dresse son arbre généalogique, gesticule, explique.

Ce jeune est papa. Son amoureuse est sa soeur par alliance. Mais il est séparé d'elle et du reste de la famille. Il l'aime, il souffre. Elle est la fille de son beau-père, qui a épousé sa mère. Famille reconstituée typique : un homme, serbe, qui a eu une fille d'une première union, s'éprend d'une femme musulmane qui a déjà eu un fils d'une première union avec un musulman. Notre jeune serveur. Le couple reconstitué aura un fils ensemble. Le demi-frère du serveur.
Compliqué. Je ne comprends pas pourquoi il me raconte tout cela, sinon pour conclure qu'actuellement, il noit sa peine dans la drogue.
En 1995, éclate le génocide des musulmans de Srebrenica. Le jeune me raconte, les yeux complètement hagards. Je cesse de respirer.
- Ça c'est passé dans cette bâtisse, ici.
Le centre des jeunes. Il m'amène dans un coin de la pièce.
- Là.
Il mime. Des mains ligotées.
- J'ai vu! Mon beau-père a tué mon père ici, devant moi. J'avais 10 ans.

Il me montre une cicatrice sur son front, sur son oeil, sur son ventre. Des coups de couteau.
- Mon demi-frère. C'est lui qui m'a fait ça.

Je le regarde droit dans les yeux, il est au bord des larmes. Moi aussi.

- Ton frère ? Quel âge, il avait?
- 7 ans.
- C'est ton beau-père qui l'y a obligé?
- Oui. Mais il m'a fait ça avec le sourire.

Je ne sais pas quoi dire, je le regarde. Son beau-père a été trainé devant le Tribunal pénal international, que lui appelle le “tribunal américain”. A été condamné pour crimes de guerre. Je connais ce nom.

Puis, l'horreur suprême.
- Il est ici, dit le jeune serveur.
- QUI est ici ?
- Mon frère. C'est la première fois que je le revois depuis des années.
Ici?
- Oui, dans cette pièce. Et ce soir, il dormira dans ma maison !

Son regard en est d'un d'acier. Le frérôt, un grand échalas, encore ado, se pointe et vient lui donner une accolade. Il a un peu bu, est joyeux.
La scène suivante se déroule comme dans un film au ralenti, scène qui me fera prendre conscience du drame profond de ce pays.
Le jeune serveur me regarde droit dans les yeux, stoïque, pendant que son frère le serre. Il se penche alors vers lui, l'embrasse sur la tête en toute hypocrisie, puis reporte son regard sur moi. Les yeux qu'il plonge dans les miens n'ont plus rien de bien vivant ou humain.

-Comment est-ce que je peux encore faire ça ?



Lire entre les lignes

Ces images du festival ne sont pas anodines, mais je choisis de ne pas les commenter. La serbe Milena, collée à sa meilleure amie musulmane, illustre l'espoir de la coexistence chez une génération nouvelle. Mais... je me demande si... tous ces regards ont bel et bien la même vitalité... n'est-ce pas ?

Festival à Srebrenica

Bonheur d'occasion

La tolérance

Festivaliers heureux!

11.30.2006

Le dernier mois

C'était hier. Mon arrivée, ma découverte de cette merveilleuse ville, une ville qui me ressemble un peu je crois : un peu de tout, une personnalité de patchwork, un peu rien aussi. Je retourne à Srebrenica pour deux jours, ensuite, ce sera un jour à la montagne, puis une semaine de séminaire intensif. Ensuite, ensuite... un dernier sprint d'entrevues, puis les “au revoir”. Je pourrais vivre un an ici, deux, trois, quatre. J'aime Sarajevo. Je reviendrai. Je l'aime car elle a souffert, elle s'est relevée, elle est debout. Elle le sera toujours.

Dans une semaine, ce sera le cinquième anniversaire de la mort d'une femme que j'ai aimée plus que tout au monde, une grand-maman qui a été une mère. J'ai manqué les funérailles, parce que au loin. Je manque cet anniversaire pour les mêmes raisons. Je la manque constamment, même décédée. C'est tout dire. Elle me manquera toujours, et de partout. Peu importe les vies que je cumulerai, cette vie, et les autres à venir, celle du Ghana en février.

Devant un café, cette discussion avec Mia et Selma, sur la tolérance, la violence, la domination. Partout pareil. Mais le drame pousse à chercher le sens de la vraie vie. Trouver n'est pas l'essentiel... la sérénité est dans la recherche. Nous avons ri toutes trois des préjugés entendus sur Sarajevo. Malgré la guerre, cette ville qui avait toutes les raisons du monde de se radicaliser, est restée ouverte, multiculturelle, incroyablement belle.

11.29.2006

Fumée sans feu

Depuis deux jours, que de brouillard à Sarajevo! Tant et si bien que les vols aériens sont tout bonnement annulés. C'est étrange, cette impression de marcher en permanence dans les nuages. Cela affecterait-il l'esprit humain ? Toujours est-il qu'après la mésaventure de Moja Majka, sortie sans ses clefs, seconde mésaventure hier qui m'a fait crouler de rire, comme quoi votre incruste est toujours au bon endroit au bon moment. Je sors mes poubelles, hier soir, dans cette brume opaque, quand soudain, j'entends marteler sur du bois. Intriguée, je m'avance, et j'entends la voix désespérée de Gospodin... enfermé dans son propre hangar! Je cours chercher de l'aide, croise Majka, gesticule pour lui expliquer l'incident. Elle envoie son petit-fils délivrer Gospodin, pendant que l'incruste, elle se tapie quelque part dans la brume pour en rire un coup...

11.27.2006

Sofia : le Bogue de l'an 2000 en reprise!

Eli Anavi, directeur de la section de l'Intégration européenne du ministère bulgare de l'Économie, savait-il vraiment ce qu'il faisait, en l'an 2000, lorsqu'il intégra au sein de son équipe une stagiaire canadienne, finissante d'une université lointaine? Six ans plus tard, je suis de retour en Bulgarie pour lui poser la question. Sofia, c'était à 15 heures de bus de Sarajevo; l'occasion était trop belle de retrouver mon ancien patron... désormais marié avec une ancienne collègue (Bogdana) et heureux papa. Sans oublier Boyan Hitrov, ami et voisin de bureau, qui lui, n'a pas survécu à mon départ, puisqu'il a quitté le ministère pour d'autres cieux. Et lui aussi est papa et marié à Kristina, une ancienne collègue du ministère! Décidément! L'autre belle surprise, c'est de revoir Maria, à qui j'avais ravi son bureau, alors qu'elle même était partie en stage au Luxembourg.

Morale de cette histoire : Eli parle toujours aussi bien le français. Boyan prend toujours un malin plaisir à se moquer de moi. Et puis... après avoir su assez rapidement merci en 2000 que la Bulgarie avait donné naissance au premier ordinateur, au fromage grec et au meilleur yogourt du monde, j'apprends désormais qu'elle abrite rien de moins que... Spiderman, alias Gorki Hitrov, avec qui j'ai passé le week end à lancer des toiles d'araignées. Et je dois avouer un truc très très fleur bleue : ma dernière image de Sofia, c'est celle de Gorki me regardant partir, le nez collé à ma vitre de voiture. Et moi, le coeur dans les talons et une larme pas loin...

Annie et les traffiquantes

Dans mon wagon de train entre Belgrade et Sofia, ces cinq femmes bulgares de physionomie très similaire... petits visages et ventres très imposants. Étrange. Je découvre vite le subterfuge à l'approche des douanes entre la Serbie et la Bulgarie. Elles font le signe de croix, puis ouvrent leurs pantalons et vestes pour réajuster leurs ceintures pleines de cigarettes, qui ne coûtent presque rien en Serbie. Elles me sourient. Je fais un signe de tête entendu. Le contrôleur passe, elles lui graissent la patte... aux douanes serbes, ce sont les douaniers qui ont droit à un petit supplément. Les Bulgares n'y verront que du feu... Et moi, pendant tout ce temps-là, je récite des incantations vaudoues, espérant qu'elles ne se fassent pas prendre! Après 10 heures de train, ce serait bien le comble!

Photoshop pour les nuls

Je sens que David va rire à gorge déployée en voyant la dernière photo, avec l'ombre du photographe qui plane sur l'image comme une vilaine tache sur une jupe blanche. C'est juste en attendant... qu'un bon samaritain m'explique ue fois pour toutes comment utiliser mon logiciel de modifications d'images. En attendant, riez, et nous verrons bien qui rira le dernier!

Maria, fille et cadeaux!

Les parents de Spiderman

Famille Anavi

Ministère bulgare de l'Économie... familiale

Belgrade

Les Anglais ont ce mot qui saurait si bien la décrire : gorgious. La capitale de la Serbie, Belgrade (ville blanche) en est une moderne, fonctionnelle, majestueuse, même qu'elle frise l'arrogance, petit reproche. Son centre-ville, très européen, me rappelle Bruxelles, la vie le soir se veut trépignante, branchée. En 24 heures, je me suis permise une orgie de visites : tour guidé en voiture, entre quartier bohème, institutions gouvernementales, citadelle le long du Danube (un clin d'oeil à Québec...), résidences royales (la vraie, mais aussi les autres, celles des Milosevic –détruite- et autres Lords of the War,...), et, enfin, rue principale bombardée par l'OTAN en 1999. J'ai complété le tout par une longue ballade à pied dans les remparts de la ville, au musée de l'ethnographie, sans oublier cette soirée Festival de courts métrages à l'Institut français de Belgrade.

Je viens de Sarajevo, cela ne laisse pas indifférent. Milosevic a téléguidé la guerre de Bosnie depuis son confort belgradois. À l'Institut français, une professeure me lance : “Nous avons ouvert nos portes tout au long de la guerre de Bosnie, nous tenions à être un refuge pour tous ceux qui pensaient encore! Nous avons protesté dans les rues. De nombreux journalistes ont été emprisonnés. Quand l'OTAN est intervenu, il était trop tard.” Même que l'institut a subi des dommages...

Pour mémoire, le défunt président Slobodan Milosevic, que la mort a tiré des griffes du Tribunal pénal international de La Haye, a entraîné sa Serbie dans sa mégalomanie insensée. Désireux de réunir les minorités serbes de Croatie et de Bosnie (et avant, la Slovénie) au sein d'une Grande Serbie, il a déclenché une agression contre la Croatie avant de lancer les hostilités en Bosnie. En 1999, le Kosovo, territoire majoritairement albanais en Serbie, a aussi fait l'objet d'une attaque de l'Armée serbe qui a déclenché l'ire et le bombardement de l'OTAN sur Belgrade, en riposte. Rien de réglé au Kosovo, où une haine viscérale a coloré les relations et alliances entre Serbes et Albanais, y compris pendant les guerres mondiales. Mais comme pour tout conflit, il s'agit avant tout d'une guerre entre pacifiques et belliqueux, entre ceux qui succombent à la haine et ceux qui croient en une forme de civilité. Et je crois cette femme de l'Institut français quand elle me dit que nombre de Belgradois, fort au courant des manoeuvres de Milosevic, ont refusé de succomber à la propagande. Ils ont souffert, leur nom a été entaché. Ils ont voulu la fin d'un régime, mais le prix à payer, soit le bombardement, ils n'ont pas demandé...

Au musée de l'ethnographie, je suis soufflée de constater à quel point la culture serbe a intégré les cultures européennes (surtout française), slaves et aussi arabes. Les nationalistes guerriers comprennent-ils à quel point tuer l'Autre, c'est déjà se tuer soi ? Quelle part d'eux-mêmes ont-il cherché à exorciser ? Du coup, je conçois cette souffrance des justes, mais... me reste ce malaise. Au musée, on explique que l'exposition des coutumes vise à “démontrer l'existence d'une unité serbe”. Je veux bien croire à cette culture, mais je doute qu'elle soit uniforme et qu'elle n'admette pas une identification à d'autres ensembles. Cela vaut pour toutes les nations. Et je ne comprends pas que ce musée puisse inclure une carte de la “serboculture” incluant Sarajevo... mais omettant certaines minorités serbes ailleurs dans l'Ex-Yougoslavie.

J'étais à Belgrade quand j'ai appris, par TV5 Monde, que Harper admettait l'existence de la Nation québécoise au sein du Canada. Quelle ironie. C'était admettre l'évidence. Admettons donc l'évidence ici aussi... mais n'oublions jamais que rien au monde ne justifie une guerre, même pas les évidences...

Beograd la blanche

Devant le Danube

Extrémistes devant le parlement

Bombardement OTAN 1999

L'art de s'exposer...

J'ai une maman locale. Si, si, c'est vrai, et la voici, alors qu'elle dirige d'une main de maître l'exposition de son organisation multiculturelle. Les plus attentifs se souviendront de ma nomination à la tête de la section canadienne (encore très embryonnaire..) de cette association (dont le nom m'échappe encore), en fait, une section canadienne si embryonnaire que, selon les plus récentes estimations, elle ne compterait qu'un seul et unique membre, en l'occurence votre humble incruste.

Petite anecdote impliquant maman locale. Un matin, je me lève de fort mauvais poil et, pour remédier à la situation, essaie un truc vieux comme le monde : trouver un bouc émissaire. Variante Annie, librement inspirée des vieilles coutumes vaudou : maltraiter une poupée sensée représenter l'objet de la colère. Mon collègue Paul confirmera : j'en ai un exemplaire au bureau et le tout fonctionne très bien. Cela dit, je décide de sacrifier une peluche, que je pends à une fenêtre au moyen d'un fil de téléphone, dans la cuisine. L'effet est réussi, mon omelette du matin est préparée dans la rigolade. Pas de danger de choquer les âmes sensibles, la fenêtre donne sur la cour du voisin et il n'y a JAMAIS personne.

Jamais? Erreur. Aussitôt le dos tourné, j'entends frapper vigoureusement à cette fenêtre JAMAIS visitée. Revanche de la peluche? Inquiète, je m'en approche, et voilà que je tombe nez à nez avec maman locale qui gesticule à n'en plus finir à travers la vitre. Rouge comme une tomate, je décroche le cadavre, puis ouvre la fenêtre. Maman locale me supplie de lui prêter mes clefs, car elle a oublié les siennes et a dû s'introduire dans la cour du voisin dans l'espoir de trouver quelqu'une... Pas un mot sur la peluche, remarquez. Peut-être a-t-elle cru à une coutume québécoise?

Moja Majka

Soeurette dévouée

11.22.2006

Sofia

Bois du vin, puisque tu ignore d'où tu es venu, vis joyeux, tant qu'à ignorer
où tu t'en vas!
-Omar Kayyam.

Merci à Éric pour cette pensée de la semaine. Elle est magnifique et vraie, la plupart du temps. Mais pas cette semaine. Je sais où je vais : à Sofia, 20 heures de train, juste pour le plaisir d'aller rejoindre trois amis et anciens collègues de travail, que je n'ai pas vus depuis bientôt 6 ans. Un souper samedi soir, des retrouvailles comme dans le bon "vieux" temps, alors que j'étais enfant, stagiaire et innocente, dans un quelconque ministère bulgare. L'amitié vaut tous les déplacements. De retour dans une semaine...

11.19.2006

Insoutenable légèreté de l'être

Un week end en roman-photos, pourquoi pas ? J'intitule le tout “complot” ou, pour ceux qui insistent sur la couleur-maison : “complot contre le Québec” ! Samedi, votre incruste favorite (elle est si loin...) s'est retrouvée en pleine corvée-frites chez le consul belge, en prévision d'une activité de charité de type “Expo universelle”. Les Belges étant célèbres pour leurs moules-frites, ils auront choisi de vendre des patates faites maison pour représenter leur pays. Encore fallait-il les fabriquer, ces frites ! Du reste, avouons que ces photos sont quelque peu compromettantes... Nos amis les Belges sont donc passés à l'attaque, espérant réduire au silence l'espionne québécoise. Un triomphe de courte durée : comme ma tête était mise à prix, je me suis enfuie en montagne le lendemain, avec mes précieuses photos... alors que les Belges se voyaient contraints de tenir kiosque... à l'intérieur!

La corvée des Belges!

Dans les patates

Complot contre le Québec

Préparation des munitions

Annie attaquée

Illusion d'une victoire belge

Fuite au sommet!

11.17.2006

Ces transfuges que l'on renie

Amel, Milena et Besim ont ceci en commun qu'ils nagent dans des eaux agitées, les bras emprisonnés dans une camisole de force.

À Milena, jeune femme du monde, on tend un miroir qui révèle : tu es Serbe.
Amel, le journaliste d'Associated Press, a souvent été considéré comme le musulman de service : or, il n'en a rien à foutre de sa religion, et des autres religions du reste. Un soir de Noël, le voilà mandaté pour prendre des photos dans une église chrétienne. Une dame s'approche, et insiste pour qu'il se joigne à la fête, « car Noël, c'est pour tout le monde ». Erreur : pour les musulmans, le 25 décembre est un jour comme un autre. A chacun ses coutumes. A chacun le choix d'y participer.
Besim, nouveau venu dans le portrait, est professeur de journalisme. Lui-même ne saurait dire s'il est sensé être juif, serbe, croate ou musulman... mais essayez pour voir de faire entrer un ballon dans un trou de serrure. Essayez d'imaginer votre vie dans une société où seuls les gens identifiés formellement à une ethnie peuvent se porter candidats pour une élection. Besim, Milena, et Amel feraient d'excellents politiciens, aptes à sortir ce pays de la schizophrénie ethnique. Mais non : il faut un représentant pour chaque ethnie, et dans ce jeu des étiquettes, il n'y a pas de place pour ceux qui sont des êtres humains avant d'être une « religion », une « race », une « ethnie ».

Alors voilà, depuis une semaine, je passe des heures à discuter avec ces électrons libres un peu malmenés par le noyau. Besim et Milena, en plus, ont le malheur d'avoir quitté le pays pendant la guerre. On le leur reproche aujourd'hui. « Facile d'être ouvert d'esprit et d'oublier les rancunes quand on n'a pas vraiment souffert ». Ce discours, ils l'entendent à tous les jours. Comme s'ils n'avaient pas souffert eux aussi. La soeur de Besim s'est suicidée pendant la guerre qu'elle ne pouvait plus souffrir.

Petite réprimande d'Amel hier : je lui ai raconté ma mésaventure du tram. Il s'est esclaffé bien sûr, avec tout le cynisme qui l'habite, avant de décréter : « tu aurais dû gueuler contre ce contrôleur et refuser de payer l'amende. C'est ce que tout local aurait fait. Il t'a fait payer cette amende car tu étais une étrangère et qu'il te savait polie. La politesse, c'est bon pour les sociétés civilisées. Pas pour la nôtre ».

11.14.2006

Arrêtée!

Aujourd'hui était un mauvais jour. Murphy m'a suivi à la trace sans me lâcher. Ce matin, j'ai respectivement reçu mes factures (salées) de téléphone, essuyé des échecs pour des rendez-vous, si fait, j'ai décidé de prendre un taxi pour aller me promener dans Dobrinja, la partie de la ville très touchée par la guerre et moins choyée, histoire d'explorer un peu. Me fais avoir par le chauffeur puis me fais vertement engueuler par la caissière parce que je n'arrive pas à saisir sa phrase.

Retourne en tramway: achète un billet, entre dans le tram pour le valider, manque mon coup (je devais appuyer sur un chiffre), le contrôleur passe, je tends mon billet, bien innocemment, mais non, lui me demande de sortir du tram, m'amène à un policier, je lui explique mon erreur : « je sais, je sais », me dit-il visiblement désolé, mais bon, me tend une amende à payer, une vingtaine de dollars. Me montre les instructions à l'entrée du tram, en bosanki bien entendu, je le regarde en haussant les épaules. Je fouille dans mon portefeuille, me rends compte que je n'ai presque plus de sous, lui me dit que si je n'ai pas l'argent sur moi, je dois me rendre au poste de police. Du coup, Murphy fait relâche, je réussis à gratter un fond de portefeuille. Le type semble heureux de ne pas avoir à me coffrer pour une connerie aussi ridicule. Avec générosité, me tend un billet : « avec cela, vous avez droit à un voyage de tram ». Merci, trop gentil. Un second tram passe, le contrôleur me fait embarquer. Erreur. Mauvais tram, qui se rend à la mauvaise destination. Je finis le trajet en marchant et en râlant. Une voiture me coupe en me frôlant alors qu'un petit bonhomme vert annonçait ma priorité de passage (ici, le virage à droite, c'est interprété comme un «  droit de virage » en tout temps!).

Près de chez moi, un guichet automatique... comme je n'ai plus un rond, je tente de sortir de l'argent. Vide. Le second, plus loin, est vide aussi. Le troisième avale ma carte. J'attends, rien à faire. Je m'apprête à tourner les talons pour appeler d'urgence VISA, quand soudain, ô bonheur, soleil de la journée, la machine recrache ma carte. Quatrième guichet, c'est le succès. Il est 17 heures, je suis rentrée, désabusée, mon premier réflexe est de verrouiller la porte et de me cacher.

Ce qui m'amène, puisque j'en suis, à aborder le côté un peu plus sombre de ce merveilleux séjour. Dans ce pays, mes chers amis, quand un bipède décide qu'il est de mauvais poil, tassez-vous. Un étranger, forcément, ça prend parfois plus de temps à comprendre, à s'exprimer aussi. C'est une position qui s'apparente à un handicap. Ajoutez à cela une notion de « service au public » très discutable. Oubliez l'adage « le client a toujours raison », ce pays a été marqué par des années de communisme, d'assistancialisme, de prise en charge par l'État. La gentillesse permet de hausser la clientèle, donc le profit? Soit. Mais n'oublions pas que le profit était une notion impropre au communisme...

Pause. Je viens de brûler mon souper (je vous jure que c'est vrai)

Où j'en étais : oui, sans oublier le facteur « internationaux de service »... parfois, on paie pour les abus qu'ont commis nos princes consorts, ceux qui ont oublié de respecter les locaux, souvent beaucoup moins fortunés. Enfin, autre facteur de friction : nos propres erreurs, comme voyageurs. Même avec la meilleure volonté du monde, et en dépit de l'expérience accumulée... elles sont inévitables. Il m'arrive souvent de me tromper (encore, quand je m'en aperçois...) parce que j'interprète mal les réactions des locaux (peut-être aussi la clef des relations hommes-femmes...). Erreurs difficiles à récupérer car elles relèvent de la double ignorance. Le parler ici est très abrupt! J'ai parfois l'impression que les gens se disputent alors qu'il n'en est rien. Une erreur très commune chez les étrangers. Avec le temps et les voyages, j'ai appris une chose : rien ne sert de lutter contre les marées. Il vaut mieux accepter d'avaler la grande tasse une fois de temps en temps, et rire de soi!

11.10.2006

Des squelettes dans le placard

Je savais que je devais retourner à Srebrenica. Et je rentre avec la certitude d'y retourner encore, cette fois en décembre. Je voulais tenter un focus group avec des habitués d'une maison de jeunes, davantage pour me faire plaisir que pour les besoins de mon terrain. Il y avait bien quelque chose qui m'y attendait, entre rues désolées et cynisme ambiant, quelque chose de plus précieux qu'une cueillette de données ou un article académique : une amie. Croyez-moi, dans ce royaume un peu maudit, peuplé de tensions ethniques, de méfiances envers l'étranger et d'hermétisme encadenassé dans une langue difficile, l'amitié est un véritable trésor.

Elle s'appelle Milena, elle codirige la maison de jeunes et se prête au jeu de l'interprète pour me donner un coup de main. On la dit serbe, elle refuse les étiquettes, elle a décidé qu'elle serait avant tout un être humain, et tient mordicus à ses amitiés multiculturelles. Son regard sur le monde est saisissant et reflet de cette belle ouverture d'esprit. “Ici, il y a des gens irrespectueux des différences, qui méprisent leur voisin, mais qui s'empressent d'aller à l'église, convaincus d'être vertueux”. Sa famille lui reproche un peu son manque de pratique religieuse, et un-peu-beaucoup-passionnément son manque d'ambition, comme si le fait de travailler pour une maison de jeunes à salaire minimal était une tare. Milena aurait pu être canadienne, ou pakistanaise, ou anglaise, ou... parce qu'elle a su transcender sa propre culture et voir dans les yeux des autres ce même irréductible humain qui nous rassemble tous. C'est une rescapée d'un immense charnier humain, où la moralité s'est dissipée. Notre longue discussion dans un petit café de Srebrenica, en compagnie d'une amie musulmane restera un morceau d'anthologie. “Next time you come, you stay at my place!” C'était non pas une invitation mais bien un ordre!

Tuzla et les exhumations

Après Srebrenica, j'ai décidé de faire un détour par Tuzla, ville (très polluée) située à 100 km, parce que c'est là que la majorité des femmes et enfants de Srebrenica, qui ont fui le massacre de 1995, se sont réfugiés. C'était la ville la plus près qui échappait encore à la zone décrétée “serbe” et “nettoyée”. Je voulais en fait retrouver Amel, un photo-reporter d'Associated Press que j'avais rencontré à Sarajevo, qui couvrait les exhumations des victimes de Srebrenica, et que je voulais voir à l'oeuvre. Toujours un peu gênant de contacter un presqu'inconnu pour demander : “est-ce que je peux te suivre une journée pour les besoins de mon doctorat?” J'avais aussi rencontré à la sauvette Cheryl, une anthropologue albertaine qui travaillait à l'exhumation des corps des victimes. “Si tu passes par Tuzla, vient dormir à la maison”, m'avait-elle dit. Quand même un peu gênant de contacter une presque inconnue pour lui dire : “je viens chez toi”. J'ai donc convenu d'approcher ces deux personnes en m'appuyant l'une sur l'autre. J'ai donc envoyé un email à Cheryl : “Je suis de passage à Tuzla pour voir un ami journaliste”. Et elle de me répondre: “Great. You're welcome at home. Appelle-moi à ton arrivée”. Pour Amel : “Je suis à Tuzla pour voir une amie anthropologue. Puis-je passer te voir travailler demain?”. “Great, je suis en route vers Tuzla et j'y serai demain”.

Tout était parfait dans le meilleur des mondes? Erreur. Arrivée à Tuzla, j'appelle Cheryl, qui me prend pour “Sonia”, une de ses amies, rit de sa bévue et me donne rendez-vous. Ce soir-là, elle a un party chez ladite Sonia, une collègue, alors je me retrouve parachutée dans un party de spécialistes en exhumations. On me demande ce que je ferai à Tuzla, je réponds vaguement que je viens à la rencontre d'un ami qui travaille comme reporter. “Qui est-ce?” me demande Sonia. “Amel”. “Emric? Mais je le connais! Il vient ici ce soir! Il est en route vers Tuzla!”. Bingo. Du coup, j'espère que mon “ami” se souviendra très très bien de moi et qu'il ne croira pas à un guet-apens en me voyant sur place. Du coup, Amel rentre, salue tout le monde, moi y compris, sans sembler aucunement surpris de me voir (déjà un bon point). Plus tard au cours de la soirée, il avoue : “Quand tu m'as appelé tout à l'heure, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de Sonia”. Bref, je m'en suis bien tirée dans l'art de jouer aux “incrustes” et on a passé le lendemain ensemble aux exhumations. Il s'agit en fait de l'un des nombreux charniers humains découverts aux environs, celui-là contenant vraisemblablement une centaine de corps. C'est dire que 10 ans après le massacre, seul le quart des 8000 cadavres ont été retrouvés...

Amel en colère

Oui, c'est touchant, un charnier, mais...en même temps, il est très difficile d'humaniser un tas d'os. La relation du reporter, de l'anthropologue et de l'observatrice que je suis, à la chose, en est une de vivant à objet. Sans contexte, le sens se perd... et l'esprit humain rationnalise. Par contre, trouver une botte ou une carte d'identité fait en sorte que la connection avec notre “sentiment” se rétablit. La visite des familles pour fins d'identification suit le même chemin. Amel, après 10 ans de photographie, en a vu d'autres. Pour cet ancien reporter de guerre, qui a notamment couvert l'Irak et l'Afghanistan, un squelette n'est pas à proprement parler un cadavre. A première vue, Amel est indifférent, presque cynique, mais au fond de lui, germe une colère que j'ai vu exploser, à notre chemin du retour.

"Comment te sentirais-tu s'il y avait une guerre dans ton pays, que des Pakistanais débarquaient chez toi pour reprendre le contrôle, se promenaient en voitures rutilantes et prenaient les plus belles filles pour les abandonner ensuite?" (traduction libre, en version “soft”)

Voilà la clef. Voilà la Bosnie actuellement. La Bosnie qui en a ras-le-bol des internationaux de l'OSCE, des Nations-Unies, de l'Union européenne, ceux qui depuis dix ans viennent y effectuer un mandat, y cueillir un salaire élevé et passer leurs week ends à silloner la cote adriatique avec leur belles bagnoles de fonction. Comment ne pas y être sensible? J'en croise à tous les jours, qui vivent ici depuis des années mais qui n'ont pas encore appris la langue locale!

“Ces gens refusent même de manger nos bureks, c'est pas assez bien pour eux”.

Le Burek, c'est le fast-food local, une pâte truffée de viande. Il me dit ça alors que nous en partageons un sur le bord d'une route (fiou!).
Une colère compréhensible, que j'essuie de plus en plus, ce qui est bon signe. Cela signifie qu'on m'exclut de plus en plus du groupe pointé du doigt. Après tout, je me promène à pied et en bus!

À Srebrenica, les jeunes sont en colère contre l'ONU, plus à tort qu'à raison, car ils saisissent mal le mandat de l'organisation.
“Ils ne viennent jamais nous voir!”
“Notre porte est ouverte” de rétorquer le responsable local. Du coup, je lui fais part de l'intention des jeunes de tenir un festival de théâtre. Se montre ouvert à financer. J'encourage Milena à cogner à sa porte. Elle le fera. Et je suis certaine qu'elle saura se montrer très convaincante!

Anecdote de la semaine

Elle est d'Amel, encore. Je vous jure que c'est une histoire vraie.
"J'étais un embedded reporter (reporter qui suivait l'armée américaine) en Afghanistan, seul musulman de l'équipe. Tout à coup, le général de l'Armée américaine découvre que le convoi est complètement égaré. Demande à un de ses soldats de me faire venir. Il m'ordonne d'aller demander de l'aide auprès d'un local. Je lui rétorque que je ne parle pas l'afghan! Et le général rétorque : "Comment ça tu parles pas leur langue? Tu es musulman comme eux non?"

Le plus drôle, c'est que, dans sa bêtise, le général a eu raison : il s'avère que l'Afghan rencontré baraguine le russe, langue slave de la même famille que le bosnien. Du coup, les deux réussissent grosso modo à se comprendre.

Annie blessée

Moi aussi je suis en colère. Mon index droit s'est coincé dans la porte de la maison des jeunes de Srebrenica. Rien de cassé (enfin, j'espère, et je le saurai quand je pourrai le plier) mais il a comme qui dirait une sale gueule, le doigt! Du coup, je décrète mon terrain "zone à risque".

L'incruste

Creusée

Ce qu'il en reste

Emric

Tuzla sous l'oeil de Tito

Rentrée en bus de Tuzla

11.05.2006

Nomination

J'ai été nommée à mon insu Présidente de la section canadienne d'une association multiculturelle de Bosnie. Ainsi en a décidé Gospoja, elle même présidente-fondatrice de la maison-mère. Et ce, en ma qualité de fille adoptive de la maison. Enquête interne en cours. En attendant, je plonge au fond de mon moi le plus profond (communément appelé « âme » en bon français) pour mettre à jour les sentiments que peut procurer ce nouveau statut. Seconde enquête interne en cours. Peu concluant pour l'instant.

Christelle m'a demandé récemment des détails sur le Kosovo, et du coup, je suis bien embêtée. Le Kosovo, théâtre (j'insiste sur ce mot) d'une intervention de la communauté internationale (lire : occidentale, OTANesque) en 1999, fait partie de la Serbie, issue de l'Ex-Yougoslavie. On y retrouve une importante minorité serbe et une majorité d'Albanais. L'entité, sous le coup d'une intrusion de la Serbie de Milosevic, a été « délivrée » par l'OTAN, dit la version officielle (à l'époque, les Chetniks serbes avaient le dos large après l'invasion de la Bosnie). Aujourd'hui, les Albanais du Kosovo (eux-mêmes divisés politiquement, c'est dire...) veulent leur indépendance au grand déplaisir de la minorité serbe. Dans les journaux albanais, on lit des histoires à propos de la méchanceté des envahisseurs serbes en 1999, et à propos également des exactions présentes de Serbes contre des enfants albanais tués, noyés, ect. Du côté de la Serbie, on raconte les mêmes histoires d'Albanais qui s'en prennent aux Serbes. Qui croire ? Je vous donne l'opinion d'un agent de renseignement de la Police de l'Union européenne rencontré hier (vive les joies du covoisinage) : il a passé deux ans au Kosovo, deux ans en Bosnie, est allé au Kosovo avec un préjugé favorable envers les Albanais kosovars (eux-même craints par les Albanais de l'Albanie...) et... a complètement changé d'idée sur le terrain. M'a raconté des histoires éclairantes à propos de noyades accidentelles d'enfants albanais et d'accusations gratuites portées contre des Serbes qui avaient malencontrueusement découvert les corps. C'est vérifié : il a mené l'enquête. Imaginez la propagande médiatique... M'a raconté aussi des histoires de villages serbes incendiés et avoué avoir de justesse échappé à un lynchage par des Albanais. Conclusion : la mafia albanaise locale (évitons ici de porter un jugement sur un peuple) dirige le jeu et profite de la sympathie internationale. Conclusion : dans les balkans, toute ethnie confondue, les minorités ont la vie très très dure.

Inutile de raisonner en termes de « quelle ethnie a raison ». Il faut penser : « à qui profite le crime » : mafias, politiciens véreux, seigneurs de la guerre. Il faut penser en termes de « pacifistes et tolérants » versus les « intolérants de toute origine confondue ».

Le Kosovo indépendant ? La minorité serbe boycotte actuellement les institutions. Pendant ce temps, les Serbes de la République serbe de Bosnie boycottent les pourparlers pour une réforme de la police bosnienne (eux aussi songent à leur indépendance et à leur rattachement à une Serbie qui... ne veut pas d'eux). Assez complexe. A retenir : le Kosovo pourrait avoir un effet domino.

Le policier rencontré au cours d'un souper de fête est l'un des plus fins limiers que j'ai croisés ici. Sa prédiction est assez sombre. A ma question : « combien de temps tu leur donnes ici avant que les troubles ne recommencent », il a répondu : «  10 ans ». Je commence malheureusement à partager son avis.

Reçu hier : le courriel d'une connaissance albertaine "Hope Studies Fellow". Elle étudie l'espoir chez les immigrants canadiens. Mon commentaire : "moi, je fais dans le Despair studies". Et comme toute Despair student qui se respecte, je retourne à Srebrenica pour 5 jours.

11.02.2006

Les choses comme elles sont

La vérité, c'est que j'ai parfois l'impression de m'auto-censurer. J'écris en fonction d'une diversité de lecteurs, amis et famille. Des enfants à ménager. Des amis de divers horizons, certains très informés, d'autres moins, sur les réalités balkaniques. Bref, je ne dis pas tout!

Mes enfants de Srebrenica m'obsèdent et il y a longtemps que je voulais y revenir. Le moment est propice, puisque je m'apprête à y retourner la semaine prochaine.

Descendez plus bas et revoyez ces images d'enfants. Revoyez Alex. Repensez à son discours pessimiste: « pas d'emploi, pas de futur, je suis coupable aux yeux du monde ». Une autre phrase qu'il m'avait dite : « C'est la faute aux Américains, à la politique mondiale, ce qui est arrivé ici ». Pensez victimisation. Pensez déni. Reculez à l'entre-deux guerres mondiales, au discours des jeunes chômeurs allemands. Maintenant, dites-moi que je rêve... Pensez à ce que les parents de ces enfants ont, pour la plupart, vu l'Armée chasser leurs voisins parce qu'ils étaient d'une ethnie différente... quand certains n'ont pas aidé... Et que plusieurs de ces parents, s'ils admettent les déportations massives, refusent encore d'accepter l'évidence du massacre. Pensez à l'héritage reçu par ces enfants, puis regardez-moi dans les yeux pour me dire que oui, j'ai tort de m'inquiéter...

10.31.2006

Spécial Halloween

J'ai officiellement complété la moitié de mon séjour en Bosnie. Pour célébrer le tout, rappel de quelques bourdes typiques suivant le thème « quotidien d'une sans-dessein ». Allons-y. Un, deux, trois, go.

Vivre à Sarajevo, c'est :

Prendre le Tramway depuis un mois sans savoir comment faire pour payer son droit de passage.

Rentrer dans une bibliothèque et s'étonner d'une affiche indiquant : « armes à feu interdites ».

Par distraction, trébucher dans la rue et se rendre compte que le coupable, plutôt que la fente de trottoir traditionnelle, est un éclat de grenade.

Être en zone sinistrée dans sa propre salle de bains depuis deux jours, sans lumière, et avec un pomeau de douche cassé, mais être incapable de l'expliquer à Gospodin.

Rire en même temps que les autres à une plaisanterie bosnienne, mais pour les mauvaises raisons.

Mettre deux heures à traduire un article de journal, pour se rendre compte qu'on s'est trompée de sujet.

Assister à un opéra sur musique de Strauss, espérer saisir des brides en écoutant ses voisins de siège, mais se retrouver sur un parterre de coopérants de l'ONU qui n'y comprennent rien eux non plus.

Gérer les oublis linguistiques gênants. Ne plus se rappeler ce qu'est une station de train, se faire mime devant le chauffeur de taxi ahuri, en gesticulant et criant "choo-choo".

Perdre son propre numéro de téléphone à Sarajevo (petit sondage ici : quelqu'un pour me dépanner ?)

10.30.2006

La modestie des plus grands...

J'ai déjà fait mon topo sur Oslobendjenja, le journal de Sarajevo qui, même au plus fort de la guerre, a publié tous les jours, malgré les bombardements et, le croirait-on, l'écroulement de son toit... J'ai eu l'honneur aujourd'hui de rencontrer Kemal Kurspahic, qui était rédacteur en chef du quotidien pendant la guerre. Il vit à Washington désormais. Très généreux de son temps, il m'a lui-même offert de le rencontrer lors d'un bref passage à Sarajevo. D'une gentillesse exquise! Vraiment, cette rencontre confirme ce que je pensais : les plus grands sont souvent les plus modestes et les plus faciles d'approche. Pourquoi se parer d'arrogance quand on est sûr de soi et qu'on n'a rien à prouver ? Je pense que cet homme, qui a désormais dans la soixantaine, était heureux qu'une chercheuse s'intéresse aux médias d'après-guerre. Et moi, je suis heureuse que la vie ait mis sur ma route un être aussi remarquable, capable de transcender les guéguerres ethniques et de poser un regard d'humain à humain. Beaucoup plus rare qu'on ne le pense. J'ai beaucoup de chance.

Heureux week end : ai été invitée à une soirée organisée par Amer et ses cousins, avec bouffe préparée par moman s'il vous plaît! Puis un magnifique dimanche à la montagne avec quelques amateurs (ma réputation de montagnarde est désormais établie..) et... les restes de bouffe de la veille! Assez! Après Gospodin, voilà que Gospoja veut elle aussi se mettre à l'apprentissage du français. Décidément, la famille est encore plus aux petits soins que de coutume. Et je viens de découvrir l'anguille sous la roche : non seulement l'Italien est parti, mais de plus, la Belge ne prendra pas le logement... et voilà que l'Espagnol est en cavale pour 15 jours! Il ne reste plus que moi, et les pommes, et les fleurs, et les poivrons, et la cuisine de moman...

10.26.2006

Pour avancer votre terrain, sortez les poubelles

Je sais, vous allez me haïr, mais il me faut l'avouer : il fait beau depuis deux semaines. Même que... depuis trois jours, le mercure monte à trente degrés dans l'après-midi. Fin de la parenthèse. Désolée. Ah oui au fait, je prévois une belle rando dans les montagnes ce week end... avec les coloris d'automne, c'est d'une splendeur... Tout de même exceptionnel ce temps, car le climat est habituellement très continental, très canadien. Je crois savoir pourquoi... mes hôtes ont passé une commande à leur dieu. C'était le Noël musulman cette semaine, le Bahren. Et ici, ça dure trois jours bien comptés ; pour mon terrain, avouons que c'était le désastre, tout était fermé, pas moyen de trouver âme qui vive pour mener mes entrevues. Alors je me suis décrétée en congé moi aussi pour... regarder les autres fêter. Comme cette soirée passée à ma fenêtre à observer la petite famille alors qu'elle chantait et jouait de l'accordéon... Mais cette fête musulmane prend une tournure différente en Bosnie, je crois. Lundi, toute la ville s'était donné rendez-vous dans les cimetières, en habits du dimanche, pour déposer des gerbes de fleurs à leurs morts. Plutôt triste.

Le titre? Oui, j'y arrive. Je disais donc que lundi avait été une journée désastreuse... comme tout était fermé (sauf les cimetières), j'ai décidé de partir à la recherche du bureau de l'Agence France-Presse à Sarajevo. C'est que je manque cruellement de contacts journalistiques sur Sarajevo... comme tout le monde s'en doute, une culture, un pays, une langue commune, ça rapproche. Je me suis dit que forcément, le reporter français serait sympatique à ma cause. Cherche l'adresse pendant deux heures, trouve enfin, sonne à la porte, une femme répond. « Bureau de France-Presse ? » «  Heu non, ils sont partis, je ne sais pas où ». Refais une heure en sens inverse. Ground zéro. Zéro terrain. Niet. Nichta. Le lendemain soir, je sors mes poubelles et là, en sortant, j'entends parler français, je m'approche, et je vois le fils du propriétaire qui fait visiter l'appartement voisin à une locataire potentielle (ça y est, l'Italien est parti). Nous fraternisons, ça clique tout de suite, elle est Belge, de mon âge, et tout de go elle lance à Amir: « elle vient d'achever de me convaincre, je le prends !» Je lui demande ce qu'elle fait à Sarajevo. « Je suis reporter ». Bingo. Elle emménage lundi. Inch allah!

10.20.2006

Mon terrain à Srebrenica

Les médias locaux ont été un ingrédient dans la préparation de la guerre. Leur rôle est tout aussi essentiel dans le façonnement de ce qui sera une paix durable ou une occasion manquée. C'est le travail de ces journalistes locaux, et aussi celui des reporters étrangers, qui m'intéresse. Srebrenica est devenu un symbole de l'horreur de par le monde et les journalises y reviennent, la plupart du temps dans un but de commémoration du massacre de 1995. Cette semaine, j'ai suivi le travail de reporters nationaux venus assister à une conférence de presse du Programme des Nations-Unies pour le développement, qui gère des projets à Srebrenica, et ai aussi accompagné un photojournaliste étranger, en plus de mener des entrevues avec des journalistes qui redémarrent des médias à Srebrenica.
Je retiens ces paroles d'un vieux routier d'origine serbe qui a décidé, de concert avec un Bosniaque, de fonder un journal qui réconcilierait les communautés : « Ce que je vous souhaite très fort, mademoiselle, c'est de ne jamais connaître de guerre ».
Je retournerai à Srebrenica car il est un angle de recherche que je veux creuser davantage : le rapport entre les reporters et les victimes qui témoignent pour eux, dévoilant ainsi leur vie privée. « Comment vous sentez-vous, face à ces reporters qui frappent à votre porte pour recueillir vos mauvais souvenirs? ». Je songe à ce photojournaliste que j'ai accompagné pour la mission qu'il s'était donnée : retrouver un type rencontré deux jours auparavant pour lui demander de lui raconter de nouveau son histoire! Motif? « C'est le visage le plus expressif que j'aie rencontré ! Je veux qu'il raconte encore son histoire, pour photographier son visage ». Comme mise en scène, douteux. Je rappelle que ce témoin est un survivant d'un massacre à grande échelle et qu'il a perdu amis et famille!

Témoin assiégé

Alexander

Il a l'âge de mon petit frère, bosse sur son premier documentaire, avec zéro budget et les équipements de la ville. Fait du bénévolat dans une maison de jeunes et veut capturer leur quotidien. Nous sommes au dernier étage d'un hôtel complètement détruit, à regarder la ville par ce qui fut une fenêtre ; à côté de nous, les restes d'un bol de toilette et sur les murs, des grafitis qui donnent froid dans le dos. Des noms. Avec la date fatidique : 06.1995. Peut-être le dernier geste délinquant avant l'expulsion par l'armée. Et voilà mon simili-frérôt qui lâche :
" Ils ont tout détruit. Cette ville est détruite. Ma vie est détruite. Et je suis coupable aux yeux du monde. "
Il est Serbe. C'est encore un enfant.
" Non! Il te reste l'avenir", dis-je.
Haussement d'épaules cynique. J'aurais envie de le prendre dans mes bras ou de le brasser. Ou les deux.
Pendant ce temps, le photo-journaliste que nous suivons dans ses tâches, moi comme chercheuse, Alexander comme interprète, va et vient parmi les débris pour retrouver le détail esthétique à photographier.
"Je suis content que tu sois là pour lui parler pendant que je travaille, me glisse-t-il en aparté. Souvent, les interprètes me distraient quand ils parlent."
Il a son scénario dans sa tête et cherche les signes qui traduiront en images ce scénario d'après-guerre fait pour émouvoir. Et je suis certaine que cela fera mouche, auprès d'un public à distance.
À côté, la vraie vie. Celle au quotidien. Et le regard d'un jeune sans travail, bien en chair et en os.

Constat