9.30.2007

Québec-Trois-Rivières

À un peu plus de 120 km du pallier de ma maison, la guerre civile. Des milliers de femmes violées, des déplacés par dizaines de milliers, des paysans tués, tous sont victimes de milices incontrôlables. Alors que je nageais dans le Kivu, le visage tourné vers le soleil qui profilait derrière les montagnes conglaises, j'étais à quelques kilomètres à peine de l'insécurité.

Les frontières sont peut-être poreuses ici, pourtant nulle part ailleurs n'ai-je senti avec plus d'acuité leur présence, et le rampart absolu qu'elles opposent à la souffrance des autres. Faut-il préférer voir siffler les balles ou moisir chez qui appuie sur la détente?

La troisième guerre mondiale, c'est celle du Congo. Les Africains le savent depuis longtemps. C'est un épisode de plus dans un livre qui finira mal. La BBC a commencé à en parler. Mais il faudrait un carnage pour que l'Amérique ne daigne s'y intéresser. Le Darfour occupe toute l'attention et il n'y a pas de place dans les nouvelles pour deux drames africains. Alors celui-ci se joue dans le silence, à coups de trèves violées d'avance.

Pourtant, depuis 10 ans, 4 millions de morts au Congo. C'est dix fois le Darfour.

9.23.2007

Couvrir le Lac Kivu



Deux jours durant, j'ai accompagné Marc, réalisateur à Radio-Canada, lors d'un reportage-école avec ses étudiants de journalisme, certains déjà des professionnels en exercice. Objectif : effectuer un long reportage sur le Lac Kivu, qui sépare le Congo du Rwanda, reportage décliné en divers thèmes : environnement, tourisme, projet d'une usine canadienne, commerce avec le Congo et contrecoups de la guerre. De loin, le projet d'une entreprise canadienne de construire une usine d'extraction du méthane m'a le plus fascinée : le Lac Kivu, véritable Lac St-Jean local, est coincé entre les volcans. Ses fonds marins regorgent de méthane, gaz nocif incolore et inodore qui peut être mortel si inhalé. Le scénario catastrophe à la Katrina est le suivant : en cas d'irruption volcanique (comme celle qui a eu lieu à Goma il y a quelques années), la lave de volcan, si elle atteignait les fonds marins, pourrait tout d'un coup libérer le gaz méthane et le faire remonter à la surface... tuant 2 millions de personnes... Bref, le projet d'extraction de ce gaz, en plus de servir les intérêts énergétiques du pays, pourrait prévenir d'une catastrophe annoncée.


Je me suis baignée dans le Lac Kivu. Je sais : même les crocos et autres mammifères marins l'ont déserté, et les rumeurs font état du danger de certaines zones, où les inhalations peuvent tuer. Marc s'est abstenu, surtout par crainte de la présence de vers qui entrent sous les ongles... Comme quatre jeunes journalistes blancs-becs m'ont mise au défi de plonger tête première, à 6 heures du matin, je n'ai pas su résister. Aux dernières nouvelles, je suis bien portante, comblée par le souvenir de cette brasse au soleil levant...

Tournages éprouvants, qui m'ont fait prendre conscience de la difficile juxtaposition du temps médiatique à l'occidental et du rythme rwandais. Des sources qui demandent de l'argent, des autorités qui font poireauter des heures devant la porte (vive le temps perdu!), la hiérarchie qui jugule jusqu'au travail d'équipe journalistique, le chef ayant toujours le dernier mot... De lancer Marc : « J'imagine mal comment une équipe de Radio-Canada pourrait travailler dans ces conditions! Ça coûterait une fortune! Ce qui prend une journée au Canada en prend trois ici ». Pas surprenant que la nouvelle d'une conférence de presse ne soit publiée que trois jours plus tard, et non instantanément. Et soudain, me voilà qui remets en question certains postulats journalistiques : « Marc, à quoi nous sert cette course contre la montre? Pourquoi vouloir sortir la nouvelle tout de suite? C'est parce qu'au Canada, l'action engendre la réaction. L'immédiateté peut permettre une intervention efficace et rapide. Mais ici, au Rwanda, là où un certain fatalisme règne, à quoi cela sert-il de connaître la nouvelle tout de suite? » Dans un pays où règne la sagesse du présent, demain est un jour lointain. Chaque minute préservée du malheur est une accalmie en soit, non?



Comment pratiquer le journalisme dans une société sans réelle culture journalistique ? Dans ce marché bondé inondé de soleil, qui sent le poisson à plein nez, la caméra est vite devenue une attraction. Un homme s'avance vers l'équipe. Il est énervé, il gesticule. « Je veux de l'argent. » Sous prétexte que son image a été capturée par la caméra dans un des plans, il exige une somme d'argent. Nous quittons le marché, il nous suit, gesticulant grossièrement. Médiatrice, la jeune intervieweuse, prend peur. Ce ne sera pas la dernière fois. Dans un chantier de construction, notre arrivée provoque l'arrêt complet des travaux. Les ouvriers nous regardent en silence. Média veut se pousser : « Il ne faut pas les filmer, ils ne veulent pas. Ces gens forment une petite communauté solidaire, ils peuvent réagir... » Toujours ce même nuage, cette même crainte de la masse populaire... Un peu comme si le génocide nous pendait sous le nez à chaque instant, conditionnant nos réflexes... un gaz inodore, un méthane toujours présent, dans les interactions humaines...

Le déclic languagier

Ça y est. Le cerveau s'est enfin adapté : voilà que du jour au lendemain, je me mets à comprendre de plus en plus la langue rwandaise. Je saisis les conversations dans les bus, dans les rues, je comprends lorsque les étudiants discutent entre eux, dans la mesure où ils parlent lentement. Je ne saisis peut-être que le tiers des mots, mais mon oreille parvient à reconnaître tous ceux que je connais. C'est une sensation délicieuse, que celle de se « faire l'oreille ». Le Kinyarwanda est réputé faire partie des dix langues les plus difficiles au monde. Je suis têtue, je la parlerai bien un jour, cette langue bantoue.

9.18.2007

Ces hasards de la vie

C'était aux environs de 2002. Un début mars, aux Monts Success, dans les Appalaches américaines. Je m'étais aventurée dans une entreprise de fous, que je raconte encore régulièrement. Une randonnée raquettes en camping d'hiver, dans des sentiers balisés, 5 jours de grand air. Vraiment? En fait, le sentier n'était pas balisé, la température a chuté à -35 degrés tous les jours... nous nous sommes perdus un soir, sans oublier que notre guide, Francis, a failli être amputé des orteils. Moi j'ai perdu 5 livres en trois jours, on s'est tous retrouvés à l'hôpital de Sherbrooke, hirsutes et déshydratés, autour du guide meurtri. Neuf zigotos, soudés serrés dans l'adversité, tous avec une personnalité bien définie mais complémentaire. Moi, l'infirmière manquée un peu môman, investie d'une seule mission « soulageons ces orteils! », rôle (maladroit) que je m'étais imparti en tant que détentrice de la précieuse trousse de premiers soins. Parmi eux, Manu, un Français fou du Québec venu y étudier une année, grand, zen, inébranlable même par grands froids.

Manu avait passé le plus clair de l'année à galérer au Canada avec son sac à dos plutôt qu'à étudier. Après sa maîtrise plus ou moins avortée, il est rentré en France, a décroché un boulot d'ingénieur dans une firme de télécoms, puis s'est mis à s'emmerder littéralement. Nous avons gardé contact, de loin. La semaine dernière, ô surprise, voilà qu'Emmanuel envoie un de ces messages collectifs annonciateurs de grands changements dans une vie:
« Chers amis, je vous annonce que je suis affecté un an à Bukavu ».
Le hic, c'est que Bukavu, dans le Congo voisin, est à 5 heures de bus de Kigali! Une guerre sévit là-bas, d'où la convergence des organisations humanitaires.
« Hé! Nous serons voisins! »
Lui ne me savait pas à Kigali. « Espèce de baroudrice, où est le chum, la tondeuse et la balayeuse? Comment ça se fait? » Lui en avait marre de la stabilité, et travaille désormais pour la Croix-Rouge, cette fois comme ingénieur sans frontière. Pas son premier mandat en Afrique.

Je l'ai mis en garde. Attention, je m'amène!
« Cette fois, on part en randonnée dans les montagnes congolaises, histoire de visiter les innombrables et innomables armées sans frontières qui foulent le terrain! »

Ces sectarismes qui nous unissent

Au Canada, les Témoins de Jéhovah ont jadis fait scandale pour leur refus d'accepter les transfusions sanguines? Soit. Au Rwanda, nos amis de Jéhovah ont soulevé l'ire (et les rires) cette semaine en refusant... de participer à une vaste campagne d'arrosage des maisons à l'insecticide, mesure reconnue efficace pour lutter contre l'Anophèle porteur de malaria.
Réveillez-moi quelqu'un!

9.16.2007

Le relationnel stratégique

Les Rwandais sont maîtres dans l'art de retirer un maximum d'information d'un interlocuteur, tout en conservant jalousement leur propre vie privée. Une habileté qu'un blanc-bec muzungu se doit d'acquérir rapidement s'il veut avoir une chance de survivre socialement. L'occidental de service a coutume de mettre rapidement cartes sur table, mué d'une authenticité bon enfant qui peut vite être assimilée ici à de la sottise. Je ne compte plus les fois où je me suis fait avoir, au détour d'une rencontre. Quelle drôle de sensation que de se rendre compte, après un quart d'heure de bla-bla, que l'interlocuteur connaît l'ABC de nos activités, alors que son seul nom, on n'en sait que dale... Remarquez, à vivre à 10 millions sur une toute petite parcelle de continent, quoi de plus naturel que d'enseigner à des enfants à dire "je ne sais pas" aux questions des voisins. Un jour, j'ai essayé pour voir. Dans la rue, à un curieux qui me demandait "où allez-vous?", j'ai répondu : "chez moi, en Amérique", sans ne rien ajouter. "Chez-vous? Mais! Mais! C'est impossible, c'est trop loin!". Et moi de répondre, en un sourire énigmatique : "Oh, mais je ne suis pas pressée."


Les Rwandais ont horreur du rose
(InfoSud 17/09/2007) (Syfia Grands Lacs/Rwanda)

Le rose, autrefois symbole d'amour et d'amitié, est aujourd'hui une couleur détestée au Rwanda. C'est celle des vêtements des prisonniers, en particulier des accusés de génocide, qui réveille de trop mauvais souvenirs. Plus personne n'ose en porter. Course poursuite effrénée dans la ville de Musanze, au nord du Rwanda. Klaxon en action et phares allumés en pleine journée, un pick-up de la police roule à vive allure pour arrêter une voiture suspecte. À son bord, un jeune homme d'une trentaine d'années, portant une chemise rose. La voiture du pourchassé, Kamanzi, lauréat de l'Université nationale du Rwanda, s'arrête. Comme dans un film d'action américain, trois policiers sautent de leur véhicule et l'encerclent. D'abord menaçants, les hommes en armes finissent par sourire et s'excuser. Alors que Kamanzi reprend sa respiration et cherche à comprendre ce qui lui arrive, les policiers, kalachnikov en mains, lui expliquent : "Nous t'avons vu de loin passer à côté de la prison et avons cru que tu étais un détenu qui nous échappait. Ton pantalon noir nous prouve que tu n'en es pas un." Stupéfait, Kamanzi reprend sa route, regrettant l'argent que sa fiancée a dépensé pour acheter sa belle chemise rose à l'occasion de la soutenance de son mémoire de fin de cycle universitaire. Déçu, Kamanzi n'est pas surpris outre mesure que cette couleur lui attire des ennuis…

La suite : http://www.africatime.com/rwanda/index.asp

Pause-paradis


Les Rwandais le disent : le pays est si beau et la température si clémente que leur dieu Imana vient tous les soirs se coucher sur leurs terres. J'ai passé deux jours dans la brume, au sommet d'une colline, avec vue sur les volcans (dont le Karisimbi, 4500m), à Remera, un petit coin de paradis dans le nord du pays, situé tout près de la ville de Ruhengeri. Le brouillard ne m'a pas laissé de chance, témoin cette image pour le moins... brouillonne!

Petite incursion dans les villages avoisinants. Une muzungu blanche, dotée d'une caméra, attire immanquablement l'attention. La plupart de ces paysans vivent de la culture de la pomme de terre sucrée et du haricot, une agriculture essentiellement de subsistance.

9.04.2007

Mon quartier, prise IV

Il y a une tarentule dans ma salle de bain.

Bref, j'ai un peu perdu le fil. Je me demande s'il me faut parler ici d'un quatrième épisode de la série"Mon quartier", ou bien s'il serait préférable que je lance une toute nouvelle émission appelée : "Dealing with the enemy" (seconde partie), encore beaucoup plus tonitruante...

Pour ceux qui se poseraient la question, je cherche encore un moyen de tuer l'animal (car à cette grosseur, on ne parle plus en termes de "bestioles") sans me salir les mains. Un "spray" fera sans doute l'affaire.

Dans des termes plus joyeux, je me suis lancée dans un cours de kinyarwanda avec une Polonaise, un Colombien, une Espagnole, une Allemande, un Anglais et un Kenyan. Appelez cela l"'Auberge espagnole"...

9.02.2007

Dealing with the enemy

Vaut mieux en rire. Je crois comprendre que mon proprio a pris des cours d'escroquerie 101 : cinq ans de prison pour fraude, des manoeuvres douteuses,... comme celles d'économiser de l'argent sur le dos de ses locataires. Comment ? En coupant l'eau et/ou l'électricité en douce, histoire d'économiser l'énergie le temps que le locataire comprenne et ne porte plainte. A chaque deux jours, c'est pareil. L'incruste a la couenne dure et elle est habituée au camping. Un autre épisode du désormais célebre feuilleton '' Mon quartier'', co-écrit par Incruste Laliberté en collaboration avec Proprio, Chauve-souris et Mitrailles.