Je savais que je devais retourner à Srebrenica. Et je rentre avec la certitude d'y retourner encore, cette fois en décembre. Je voulais tenter un focus group avec des habitués d'une maison de jeunes, davantage pour me faire plaisir que pour les besoins de mon terrain. Il y avait bien quelque chose qui m'y attendait, entre rues désolées et cynisme ambiant, quelque chose de plus précieux qu'une cueillette de données ou un article académique : une amie. Croyez-moi, dans ce royaume un peu maudit, peuplé de tensions ethniques, de méfiances envers l'étranger et d'hermétisme encadenassé dans une langue difficile, l'amitié est un véritable trésor.
Elle s'appelle Milena, elle codirige la maison de jeunes et se prête au jeu de l'interprète pour me donner un coup de main. On la dit serbe, elle refuse les étiquettes, elle a décidé qu'elle serait avant tout un être humain, et tient mordicus à ses amitiés multiculturelles. Son regard sur le monde est saisissant et reflet de cette belle ouverture d'esprit. “Ici, il y a des gens irrespectueux des différences, qui méprisent leur voisin, mais qui s'empressent d'aller à l'église, convaincus d'être vertueux”. Sa famille lui reproche un peu son manque de pratique religieuse, et un-peu-beaucoup-passionnément son manque d'ambition, comme si le fait de travailler pour une maison de jeunes à salaire minimal était une tare. Milena aurait pu être canadienne, ou pakistanaise, ou anglaise, ou... parce qu'elle a su transcender sa propre culture et voir dans les yeux des autres ce même irréductible humain qui nous rassemble tous. C'est une rescapée d'un immense charnier humain, où la moralité s'est dissipée. Notre longue discussion dans un petit café de Srebrenica, en compagnie d'une amie musulmane restera un morceau d'anthologie. “Next time you come, you stay at my place!” C'était non pas une invitation mais bien un ordre!
Tuzla et les exhumations
Après Srebrenica, j'ai décidé de faire un détour par Tuzla, ville (très polluée) située à 100 km, parce que c'est là que la majorité des femmes et enfants de Srebrenica, qui ont fui le massacre de 1995, se sont réfugiés. C'était la ville la plus près qui échappait encore à la zone décrétée “serbe” et “nettoyée”. Je voulais en fait retrouver Amel, un photo-reporter d'Associated Press que j'avais rencontré à Sarajevo, qui couvrait les exhumations des victimes de Srebrenica, et que je voulais voir à l'oeuvre. Toujours un peu gênant de contacter un presqu'inconnu pour demander : “est-ce que je peux te suivre une journée pour les besoins de mon doctorat?” J'avais aussi rencontré à la sauvette Cheryl, une anthropologue albertaine qui travaillait à l'exhumation des corps des victimes. “Si tu passes par Tuzla, vient dormir à la maison”, m'avait-elle dit. Quand même un peu gênant de contacter une presque inconnue pour lui dire : “je viens chez toi”. J'ai donc convenu d'approcher ces deux personnes en m'appuyant l'une sur l'autre. J'ai donc envoyé un email à Cheryl : “Je suis de passage à Tuzla pour voir un ami journaliste”. Et elle de me répondre: “Great. You're welcome at home. Appelle-moi à ton arrivée”. Pour Amel : “Je suis à Tuzla pour voir une amie anthropologue. Puis-je passer te voir travailler demain?”. “Great, je suis en route vers Tuzla et j'y serai demain”.
Tout était parfait dans le meilleur des mondes? Erreur. Arrivée à Tuzla, j'appelle Cheryl, qui me prend pour “Sonia”, une de ses amies, rit de sa bévue et me donne rendez-vous. Ce soir-là, elle a un party chez ladite Sonia, une collègue, alors je me retrouve parachutée dans un party de spécialistes en exhumations. On me demande ce que je ferai à Tuzla, je réponds vaguement que je viens à la rencontre d'un ami qui travaille comme reporter. “Qui est-ce?” me demande Sonia. “Amel”. “Emric? Mais je le connais! Il vient ici ce soir! Il est en route vers Tuzla!”. Bingo. Du coup, j'espère que mon “ami” se souviendra très très bien de moi et qu'il ne croira pas à un guet-apens en me voyant sur place. Du coup, Amel rentre, salue tout le monde, moi y compris, sans sembler aucunement surpris de me voir (déjà un bon point). Plus tard au cours de la soirée, il avoue : “Quand tu m'as appelé tout à l'heure, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de Sonia”. Bref, je m'en suis bien tirée dans l'art de jouer aux “incrustes” et on a passé le lendemain ensemble aux exhumations. Il s'agit en fait de l'un des nombreux charniers humains découverts aux environs, celui-là contenant vraisemblablement une centaine de corps. C'est dire que 10 ans après le massacre, seul le quart des 8000 cadavres ont été retrouvés...
Amel en colère
Oui, c'est touchant, un charnier, mais...en même temps, il est très difficile d'humaniser un tas d'os. La relation du reporter, de l'anthropologue et de l'observatrice que je suis, à la chose, en est une de vivant à objet. Sans contexte, le sens se perd... et l'esprit humain rationnalise. Par contre, trouver une botte ou une carte d'identité fait en sorte que la connection avec notre “sentiment” se rétablit. La visite des familles pour fins d'identification suit le même chemin. Amel, après 10 ans de photographie, en a vu d'autres. Pour cet ancien reporter de guerre, qui a notamment couvert l'Irak et l'Afghanistan, un squelette n'est pas à proprement parler un cadavre. A première vue, Amel est indifférent, presque cynique, mais au fond de lui, germe une colère que j'ai vu exploser, à notre chemin du retour.
"Comment te sentirais-tu s'il y avait une guerre dans ton pays, que des Pakistanais débarquaient chez toi pour reprendre le contrôle, se promenaient en voitures rutilantes et prenaient les plus belles filles pour les abandonner ensuite?" (traduction libre, en version “soft”)
Voilà la clef. Voilà la Bosnie actuellement. La Bosnie qui en a ras-le-bol des internationaux de l'OSCE, des Nations-Unies, de l'Union européenne, ceux qui depuis dix ans viennent y effectuer un mandat, y cueillir un salaire élevé et passer leurs week ends à silloner la cote adriatique avec leur belles bagnoles de fonction. Comment ne pas y être sensible? J'en croise à tous les jours, qui vivent ici depuis des années mais qui n'ont pas encore appris la langue locale!
“Ces gens refusent même de manger nos bureks, c'est pas assez bien pour eux”.
Le Burek, c'est le fast-food local, une pâte truffée de viande. Il me dit ça alors que nous en partageons un sur le bord d'une route (fiou!).
Une colère compréhensible, que j'essuie de plus en plus, ce qui est bon signe. Cela signifie qu'on m'exclut de plus en plus du groupe pointé du doigt. Après tout, je me promène à pied et en bus!
À Srebrenica, les jeunes sont en colère contre l'ONU, plus à tort qu'à raison, car ils saisissent mal le mandat de l'organisation.
“Ils ne viennent jamais nous voir!”
“Notre porte est ouverte” de rétorquer le responsable local. Du coup, je lui fais part de l'intention des jeunes de tenir un festival de théâtre. Se montre ouvert à financer. J'encourage Milena à cogner à sa porte. Elle le fera. Et je suis certaine qu'elle saura se montrer très convaincante!
Anecdote de la semaine
Elle est d'Amel, encore. Je vous jure que c'est une histoire vraie.
"J'étais un embedded reporter (reporter qui suivait l'armée américaine) en Afghanistan, seul musulman de l'équipe. Tout à coup, le général de l'Armée américaine découvre que le convoi est complètement égaré. Demande à un de ses soldats de me faire venir. Il m'ordonne d'aller demander de l'aide auprès d'un local. Je lui rétorque que je ne parle pas l'afghan! Et le général rétorque : "Comment ça tu parles pas leur langue? Tu es musulman comme eux non?"
Le plus drôle, c'est que, dans sa bêtise, le général a eu raison : il s'avère que l'Afghan rencontré baraguine le russe, langue slave de la même famille que le bosnien. Du coup, les deux réussissent grosso modo à se comprendre.
Annie blessée
Moi aussi je suis en colère. Mon index droit s'est coincé dans la porte de la maison des jeunes de Srebrenica. Rien de cassé (enfin, j'espère, et je le saurai quand je pourrai le plier) mais il a comme qui dirait une sale gueule, le doigt! Du coup, je décrète mon terrain "zone à risque".
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3 commentaires:
Morale de cette histoire : pas tant les zones qui sont risquées... mais bien les maladroits qui y évoluent. Le concept de "personnes à risques" réinventé...
J'en suis!
je ne suis pas surpris en lisant ton blogue pour la première fois que tu nous annonces que tu t'ai pris le doigt à quelque part... ;-)
Je suivrai tes péripéties avec attention. à bientôt!
Pierre Lemay
hi hi hi... mon doigt infirme te remercie pour ces paroles compatissantes
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