Amel, Milena et Besim ont ceci en commun qu'ils nagent dans des eaux agitées, les bras emprisonnés dans une camisole de force.
À Milena, jeune femme du monde, on tend un miroir qui révèle : tu es Serbe.
Amel, le journaliste d'Associated Press, a souvent été considéré comme le musulman de service : or, il n'en a rien à foutre de sa religion, et des autres religions du reste. Un soir de Noël, le voilà mandaté pour prendre des photos dans une église chrétienne. Une dame s'approche, et insiste pour qu'il se joigne à la fête, « car Noël, c'est pour tout le monde ». Erreur : pour les musulmans, le 25 décembre est un jour comme un autre. A chacun ses coutumes. A chacun le choix d'y participer.
Besim, nouveau venu dans le portrait, est professeur de journalisme. Lui-même ne saurait dire s'il est sensé être juif, serbe, croate ou musulman... mais essayez pour voir de faire entrer un ballon dans un trou de serrure. Essayez d'imaginer votre vie dans une société où seuls les gens identifiés formellement à une ethnie peuvent se porter candidats pour une élection. Besim, Milena, et Amel feraient d'excellents politiciens, aptes à sortir ce pays de la schizophrénie ethnique. Mais non : il faut un représentant pour chaque ethnie, et dans ce jeu des étiquettes, il n'y a pas de place pour ceux qui sont des êtres humains avant d'être une « religion », une « race », une « ethnie ».
Alors voilà, depuis une semaine, je passe des heures à discuter avec ces électrons libres un peu malmenés par le noyau. Besim et Milena, en plus, ont le malheur d'avoir quitté le pays pendant la guerre. On le leur reproche aujourd'hui. « Facile d'être ouvert d'esprit et d'oublier les rancunes quand on n'a pas vraiment souffert ». Ce discours, ils l'entendent à tous les jours. Comme s'ils n'avaient pas souffert eux aussi. La soeur de Besim s'est suicidée pendant la guerre qu'elle ne pouvait plus souffrir.
Petite réprimande d'Amel hier : je lui ai raconté ma mésaventure du tram. Il s'est esclaffé bien sûr, avec tout le cynisme qui l'habite, avant de décréter : « tu aurais dû gueuler contre ce contrôleur et refuser de payer l'amende. C'est ce que tout local aurait fait. Il t'a fait payer cette amende car tu étais une étrangère et qu'il te savait polie. La politesse, c'est bon pour les sociétés civilisées. Pas pour la nôtre ».
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