12.23.2007

Germaine


Voici la petite filleule de huit ans que j'ai choisi de marrainer, alors qu'elle commence sa vie d'étudiante. Germaine provient d'une famille nombreuse et dans le besoin, comme tant d'autres. En espérant que ses études pourront lui offrir des sentiers nouveaux... dans un Rwanda nouveau...

12.19.2007

12.11.2007

Une M16 pour une bibitte (Mon quartier, 8e)

La bibitte était d'un verf fluorescent éclatant. N'écoutant que mon instinct, j'ai sorti ma caméra de son étui puis me suis accroupie pour capturer ce trésor d'enthomologie, oubliant que je me trouvais à quelque 10 mètres du domaine présidentiel...

J'ai aiguillonné le focus, roulette par-ci, roulette par-là... l'image pas trop nette s'est éclaircie, assez pour que mon oeil entrevoie l'arrière-plan de ma bibitte : une M16, de tout son long pointée vers le sol, avec en parallèle une botte de soldat et un bout de pantalon de camouflage...

J'ai comme qui dirait bondi comme un léopard... pour me retrouver devant un soldat de la garde présidentielle, tout sourire.
- Je peux prendre la photo pour toi si tu veux...
Excellent français. Et moi de pointer stupidement la bibitte...
- Heu... je... voulais photographier... heu... l'insecte...
- L'insecte ? Ah... pas de problème dans ce cas... tu peux continuer...

Je vous ai dit combien j'aimais mon quartier ?

12.08.2007

Ténèbres enfouies


J'ai choisi le ton de l'humour pour raconter le Rwanda, car c'était pour moi un antidote. Cela ne veut pas dire que l'obscurité n'est pas le fait du quotidien d'un étranger. Hier, un consultant est décédé d'une crise cardiaque à 32 ans. J'ai un ami qui entend parfois des pleurs pendant la nuit, venant de la fenêtre de son appartement. Ce président d'entreprise rationnel croit désormais aux fantômes. Votre incruste fait regulièrement des rêves pas très barjos, s'éveillant en sueurs froides en plein coeur de la nuit. Une amie psychologue me confirmait cette tendance des étrangers à faire des cauchemars. Je crois que ces manifestations de stress (la maladie peut en être une accumulation) sont une manière d'absorber cette atmosphère lourde et invisible que l'on vient à ressentir au bout de quelques mois de séjour. Je qualifierais cela de forme de radioactivité humaine : ici, les émotions, si exacerbées par des années de souffrance, ne s'expriment pas. Une personne le moindrement intuitive en vient à incorporer cet étrange amalgame de silences et de demi-mots. Sans oublier certains regards inoubliables qui parfois bouleversent, parfois terrifient. Je ne sais pas comment l'expliquer... je crois que mes yeux ont changé au Rwanda... mon regard est plus actif je dirais... et je ne suis pas certaine que cela me plaise vraiment. A ma descente d'avion, c'est la question qui me brûlera les lèvres, quand je replongerai mon regard dans des yeux québécois : '' Dites-moi, dites-moi... que mes yeux n'ont pas changé et que je l'ai conservée... vous savez... cette petite lueur d'innocence..."

12.04.2007

Dealing with the enemy (7)

Deux jours sans électricité, avec le proprio qui trouve mille excuses pour ne rien faire. Je me demandais bien où il voulait en venir.
- Pour me faire pardonner tout ca, je t'invite à diner, m'a t-il gentiment proposé hier.
Voilà. Rien à voir bien entendu avec le fait que j'ai refusé de lui dénicher une lettre d'invitation pour le Canada il y a deux semaines...
Pour toute réponse, je lui ai ouvert une conserve de thon à la figure.
On parie que mes ennuis ne sont pas terminés ? Pas grave, moi j'aime le poisson.

Congorama (1)
Si la Presse de Montréal se donne la peine de le rapporter, dites-vous que c'est sérieux. Depuis dimanche, l'armée congolaise tente une offensive tout hazimuts pour déloger les ''forces négatives" (lire : Nkunda) des Kivu, avec l'appui de la mission des Nations-Unies (MONUC). Remarquez le sens du timing de votre incruste : une semaine après avoir quitté Bujumbura, les troubles reprenaient au Burundi et la frontière était partiellement fermée. Puis... deux semaines après avoir quitté le Congo, la frontière de Goma risque de fermer! Le plus comique dans cette affaire, c'est que mon amie Alyce, elle, doit par hasard se rendre demain à Goma pour son travail. L'art de ne pas se trouver au bon endroit, elle connait. Morale de cette histoire, ma chère Alyce : voilà pourquoi tu es journaliste et moi pas!
Congorama (2)
La curiosité de quelques amis me pousse à relater ici le dialogue qui s'est déroulé à la frontière congolaise, dialogue qui n'a rien de surnaturel pour qui connait le système :
Fonctionnaire- Madame, pour rentrer au pays, vous faut votre carnet de vaccination!
Incruste- Je l'ai pas, on ne m'avait rien dit.
Fonctionnaire- Dans ce cas, je peux vous en vendre un!
Incruste- Vous rigolez, c'est illégal ! Sans cachet du médecin ? Qu'est ce qui prouve que j'ai eu ces vaccins?
Fonctionnaire- On vous croit sur parole. Tenez, voici le carnet : je peux vous mettre les vaccins de votre choix. Lesquels voulez-vous?
Incruste (sortant les billets verts)- Mettez-moi ceux dont j'ai besoin pour rentrer dans ce pays!!!

11.28.2007

Retrouvailles congolaises!

Manu et ses équipiers du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), que je suis allée retrouver à Bukavu, en terre congolaise... Contexte explosif, sécurité maximale, liberté restreinte à des virées en bateau sur le Lac Kivu les jours de congé... Bref, j'ai retrouvé le Manu aventurier que je connais bien pour l'avoir vu à l'oeuvre par grands froids québécois. Il me fallait ma mésaventure : je confirme, je me suis fait arnaquer joyeusement à la frontière par un troupeau de policières pas trop nettes. A Manu qui s'est bien moqué de moi : on en reparlera quand ton employeur te donnera le droit de traverser la frontière. Et vlan...


Sourire satisfait d'une incruste qui croit avoir trouvé la solution à son problème de déménagement sur une ile-miniature : un chalet-bateau.

Mon quartier (acte 6)

Après une absence de trois jours (visiblement remarquée...), je rentre chez moi et me retrouve à nager dans une flaque d'eau, la bouffe du frigo complètement perdue. Le proprio a encore trafficoté avec l'électricité, profitant de mon absence pour économiser sur mon dos... Je sais, il faut toujours rester polie au Rwanda, et prendre de multiples détours pour exprimer sa colère... mais ce coup-ci, ce fut une réaction typiquement canadienne : menace de retrancher une part du loyer, demande de remboursement en règle, gesticulations sans équivoques, gros yeux méchants. Et lui de bafouiller: "je comprends, je comprends". Non, tu ne me comprends pas, bandit de grand chemin : toi, tu as de l'électricité chez toi, et tu me voles allègrement!

11.19.2007

Les joyeuses naufragées



Il fallait un certain culot pour déloger des guerriers à plumes de leur logement de fortune à Kibuye. N'écoutant que leur courage, deux incrustes (Andréanne et moi) ont brandi le spectre de la guerre maritime, remporté le fief, et ainsi pu se porter acquéreur d'une petite île du Kivu, entre le Rwanda et le Congo. Chalet à venir.

11.12.2007

Justice traditionnelle à l'oeuvre

Vu l'ampleur des crimes de génocide à juger, les autorités rwandaises ont recours à des tribunaux traditionnels, les gacaca, basés sur un principe de "réparation". Le jury, composé de sept membres de la communauté, est appelé à se prononcer sur les exactions perpétrées par le quidam ordinaire (les infractions commises par les dirigeants étant réservées au Tribunal pénal international d'Arusha). Sur cette image, une prévenue du quartier de Nyamirambo à Kigali fait face à ses juges, sous les yeux d'habitants du district. Petites anecdotes : j'ai dû prêter mon crayon au président du jury car il avait oublié le sien. Aussi : notre reporter organisateur nous avait prévenu d'éteindre nos cellulaires, un dérangement de la Cour étant passible de trois mois de prison... il fallait le voir filer quand son propre cellulaire a retenti!

Acquittée!


Le président du jury pleurait lorsqu'il a rendu le verdict. Les journalistes aussi. Cette femme hutue, dont le mari tutsi a été tué pendant le génocide, a été trainée devant les tribunaux par sa belle-famille soucieuse de récupérer les biens du mari disparu... On l'accusait d'avoir tué son mari! "On m'a tuée deux fois!", a-t-elle sangloté. "Je suis mère de quatre enfants, je n'ai plus de mari, on me persécute". Cette fois, après maints procès, la cour d'appel la relaxe, et elle pourra retrouver la sérénité auprès des siens.

11.06.2007

Scribes en transition -la suite

Le groupe de scribes en transition...

Les clubs de randonnée en montagne foisonnent en Occident ? Au Burundi, la version-maison de ces clubs a ses carastéristiques heu... pour le moins... originales. D'abord, il faut spécifier que des tensions armées subsistent entre le gouvernement et un mouvement hutu de libération (FLN). Or, ce sont les bourgeois tutsis qui raffolent de la rando... laquelle se pratique tout naturellement dans la montagne, lieu de prédilection des maquisards. Nos amoureux de la nature n'ont alors d'autre choix que de monnayer grassement leur passage... de fait, ils se trouvent à alimenter une guérilla qui lutte contre leurs intérêts! Morale de cette histoire, dixit un reporter local : «Faut oublier les guerres idéologiques. C'est devenu un mythe. Rien ne pèse plus lourd que les intérêts persos des chefs de guerre! »

Extraterrestre

Ça c'est moi. Hier, le formateur cherchait un cas de légitime défense abusive. J'ai pensé à une claque sur la gueule un peu trop appuyée en réponse à un croc-en-jambe. C'est un militaire burundais qui a répondu à voix haute : « Répondre à un tir au pistolet par une salve de kalachnikov ? Nous, dans l'armée, on appelle ça « attaque avec de la force superflue ». Autres lieux, autres moeurs, autres exemples...

11.04.2007

Des scribes en transition

De retour à Bujumbura, le temps d'assister à un séminaire sur la justice post-conflit, en compagnie de journalistes rwandais, burundais et congolais. L'Agence Hirondelle d'Arusha (qui couvre les procès du Tribunal pénal international du Rwanda), de concert avec la Maison de la presse du Burundi, sont les hôtes de cette formation riche en débats et anecdotes…

Le déluge

Le déluge du Saguenay s'est trouvé un rancart. Il pleuvait tellement ce vendredi qu'il était impossible de seulement s'entendre parler à la Maison de la presse... De reconnaître un journaliste burundais :

« Wouah... le toit de tôle pour notre nouvelle salle de conférence, c'était pas l'idée du siècle! »

La langue de bois

« La justice transitionnelle », c'est ce jargon que nos juristes du droit international utilisent pour désigner les procès destinés à juger les exactions de masse. Une langue de bois contagieuse, qui laisse des traces. Pour preuve : cet échange qui a ponctué notre retour en minivan, après une solide journée d'échanges :

La scène : le minivan quitte la Maison de la presse du Burundi, sous le regard de votre Incruste, entourée d'un Burundais et d'un Rwandais.

Incruste- J'aime beaucoup l'ambiance qui règne dans cette maison. C'est bien d'y avoir ouvert un café. (au Rwandais, membre du CA de la Maison de la presse rwandaise) Je vais te taquiner un peu... parce qu'il me semble qu'au Rwanda, on attend toujours l'ouverture d'un tel café...

Journaliste rwandais- Hum... dans un avenir proche, nous allons en ouvrir un... à l'époque, un café existait, mais nous avons connu un peu de... hum... mégestion... nous sommes en période...pour ainsi dire... transitionnelle...

En poussant un peu, il a fini par reconnaître... qu'un ancien gestionnaire s'était poussé en détournant 30 millions de francs rwandais des coffres de l'institution.

Incruste - Heu... la « mégestion », c'est un terme poli! Wouah, on dirait un vrai politicien !

Journaliste rwandais – J'ai sans doute manqué ma vocation !

(À l'instant même, le minivan est solidement mis à l'épreuve par un nid-de-poule)

Journaliste rwandais (moqueur)- Hum...nous appelons cela une route transitionnelle...

Journaliste burundais (piqué sur le vif)- On va rebâtir la route... dans un avenir proche...

Journaliste rwandais- ... à moins de petits problèmes de mégestion...

Incruste (au Burundais)- Bon. Je m'inquiète pour votre Maison de la presse, alors... Voyez, au Rwanda, ils ont des routes magnifiques, mais leur maison de la presse, ouach...

Petits ressacs guerriers

Un journaliste rwandais (à son confrère congolais assied près de lui) - Moi, comme Rwandais, je préfère m'asseoir ici... parce que je vais pouvoir etre intrusif et prendre toute ta place...

Le Congolais- (...)

10.31.2007

Il n'y a plus de service au numéro composé...

Alors que le sommet Connect to Africa bat son plein à Kigali, en présence de la crème diplomatique, un mot sur les communications sans fil : vu la rareté des téléphones fixes, le cellulaire est le salut quotidien du bipède au Rwanda. Pourtant, il en coûte 5000 francs rwandais (10$) pour une carte de téléphone, pour appels locaux SVP, carte qui fond dans le temps de le dire. Un exemple ? Parler 5 minutes, c'est se faire débiter de 1000 balles, un peu comme s'il fallait débourser 2 dollars pour loger un court appel de Québec à... Québec. A ce prix-là, il m'en coûte moins cher de parler par skype pendant une heure de Kigali au Canada... Corollaire de cet état de fait pour le moins exhorbitant : le phénomène du 'Bip', qui en révèle beaucoup sur la perception de la richesse d'autrui. Définition-maison de l'art du bip : une personne qui se croit moins fortunée loge un appel éclair à un Autre jugé plus riche ; elle raccroche sans avoir parlé ni s'être annoncée, espérant que cet Autre la rappellera et endossera les frais de la communication... Forme abusive : ce dimanche, un inconnu que je n'ai pas daigné rappeler m'a bippé 15 fois. Ici, on parle d'un bip-bip-bip-bip-bip-bip.
Monopole, quand tu nous tiens...

10.29.2007

Un étrange dimanche à la piscine à Kigali

- Vous êtes Québécoise!

C'est en ces termes que la femme s'est adressée à moi alors que je faisais quelques brasses dans la piscine de l'Hôtel Mille-Collines, tristement célèbre depuis les événements macabres de 1994.

- Et vous, vous êtes... Lucie Pagé!

L'auteure de Mon Afrique et Mes Afriques en personne, amoureuse de l'Afrique du Sud depuis 17 ans, et qui a épousé un chef syndicaliste et militant de première heure contre l'Apartheid. Elle était de passage avec son mari pour assister au sommet Connect Africa. Une belle rencontre, qui allait ravir ce petit dimanche matin... avant que des nuages ne viennent ternir cette douce journée.

Moins de deux heures plus tard, j'étais presque inerte, couchée sur le plancher de la salle de bain de la piscine, devant une amie estomaquée, Andréanne. Le pire était a venir : sitôt sortie, j'ai vomi sur la belle pelouse de l'hôtel, derrière un buisson, alors que des dignitaires faisaient en grandes pompes leur entrée à l'hôtel. Comme quoi il y a des endroits pires que d'autres pour une solide indigestion...

10.22.2007

Je rebâtirai en trois jours...

À Gisenyi, le frère Gabriel, qui vit au Rwanda depuis une trentaine d'années, a cessé d'écouter les nouvelles pour se concentrer sur l'essentiel : la jeunesse de sa bourgade frontalière, voisine du Goma congolais. Des terrains de jeu, un centre culturel, des centres d'alphabétisation comme celui apparaissant sur cette photo, des fours économiseurs d'énergie... rien n'échappe à ce bâtisseur, qui travaille de concert avec des Batwas (pygmées) sans emploi. À trois maisons de chez lui : Goma et la frontière conglaise. À 35 km : des combats qui se rapprochent dangereusement...


10.17.2007

Casse-tête congolais

Cette semaine, des Congolais du Nord-Kivu ont manifesté leur hargne lors d'un rassemblement populaire. La cible : la Monuc (Mission des Nations-Unies au Congo), accusée par les manifestants de soutenir le rebelle tutsi Laurent Nkunda, qui lui est accusé d'avoir le soutien du régime rwandais... qui lui dément son implication... tout en reconnaissant les efforts du rebelle dans la lutte au FDRL, constitué d'anciens génocidaires hutus rwandais réfugiés au Congo... Ce FDRL... qui lui aurait l'appui de l'armée congolaise. Tout ce beau monde retient son souffle, alors qu'un inième cessez-le-feu vient d'être violé...

Du grand guignol

(Reuters) - La "jet-setteuse" Paris Hilton, qui a découvert la Bible lors d'un récent séjour en prison, va se rendre au Rwanda dans le cadre d'une mission humanitaire afin, dit-elle, de donner un sens à sa vie. (extrait)

10.09.2007

Une Québécoise en orbite!


Certaines compatriotes adoptent le Rwanda, et ne repartent plus! Mon amie Marieve a rencontré Olivier il y a trois ans alors qu'elle travaillait dans une ONG destinée aux enfants de la rue. Ils ont convolé en justes noces ce samedi, en présence de votre incruste. Particularité locale : pas de serment la main posée sur la bible... mais bien en tenant le drapeau rwandais.

Une demoiselle d'honneur belle comme un coeur... si photogénique en plus !

10.03.2007

Humour noir

« Un jour, je vais t'amener dans un village de rescapés du génocide ».

J'étais dans la salle de documentation du Haut conseil de presse, à effectuer une revue de presse. C'est tout ce que cet étudiant a trouvé à dire pour attirer mon attention, après que ses sempiternelles questions de base aient visiblement échoué à me tirer hors de ma lecture. Effet réussi. J'ai fermé mon journal et l'ai regardé:
- Hum... je ne vois pas pourquoi j'irais embêter des gens qui ont assez souffert comme ça. Je sais pas... un village, c'est pas un jardin zoologique quand même!
- Non, non, ya pas de problème! de protester l'étudiant. Ces gens ont besoin de parler!

Au Rwanda, pour appâter un étranger, nul besoin est d'évoquer la musique, la danse et les clubs. Le mot « génocide » habituellement suffit. Un pattern que je juge plutôt pervers, mais qui est nourri par les attitudes de bien des étrangers dont je me demande parfois s'ils ne sont pas à l'affût de sensations fortes. Ce serait arrogant que de m'exclure du lot, remarquez... car il est vrai que la souffrance des autres nous conforte dans notre propre chance.

Au Rwanda, il est une certaine publicisation du génocide, au quotidien. Mon expérience des six derniers mois m'enseigne qu'elle vient rarement des rescapés eux-mêmes qui, s'ils ont peut-être besoin de parler, n'ont pas nécessairement envie de s'épancher devant le premier venu.

Il est quatre souffrances puissantes qui se juxtaposent au Rwanda : la souffrance de ceux qui ont échappé à la mort et qui ont vu leur famille décimée ; la culpabilité des génocidaires ; la souffrance de ceux qui portent l'odieux de leur ethnie alors qu'eux n'ont rien fait ; enfin, la souffrance de la diaspora, que souvent nous oublions. La diaspora, ce sont les Rwandais (majorité tutsie) qui ont vécu toute leur vie durant comme réfugiés dans un pays limitrophe (ou occidental), et qui avaient fui les précédants régimes ethnistes. Ces gens, qui ont souffert de discrimination comme réfugiés, ont après le génocide réintégré le Rwanda, leur Terre promise. Leur contact avec les rescapés n'est pas toujours facile : pendant que les rescapés s'enfoncent dans leurs traumatismes, eux ont la santé morale et physique nécessaire pour cumuler les fonctions professionnelles les plus prestigieuses... et pour assurer la survivance de la mémoire du génocide. Des souffrances terribles, qui parfois s'emboîtent difficilement les unes les autres.

Le Rwanda aujourd'hui est une mosaïque excessivement complexe. Les réfugiés de retour viennent eux-mêmes d'horizons variés : Tanzanie, Ouganda, Congo, Burundi (principales diasporas) et d'ailleurs. Tous ont leur bagage culturel et linguistique. Tous ont vécu un retour unique. Par exemple, c'est la diaspora ougandaise qui a fait et gagné la guerre contre le régime précédant, et qui a une forte infuence aujurd'hui sur l'anglicisation du pays.

Plaques d'immatriculation

J'ai reçu un petit cours de "culture populaire 101". Des étudiants d'université, intrigués par les initiales IT qui se trouvent au début de tous les numéros des plaques d'immatriculation des voitures diplomatiques, ont eu l'idée de leur trouver une signification colorée : Icara Tururye. Ce qui signifie : "s'asseoir, puis manger le Rwanda". Nul besoin de spécifications, je crois...

Les diplos ne sont pas les seuls à subir l'humour local. Avant que des changements administratifs ne viennent changer la donne, les voitures de chacune des différentes agglomérations rwandaises avaient également leurs initiales bien à elles. C'est ainsi que la ville universitaire de Butare, berceau de l'intelligentsia, et dont les initiales étaient CB, s'est vu décerner le qualificatif douteux de "Centre des Bandits".

Mon quartier, prise 5

Hier soir, pas d'électricité et plus de bougies non plus. Ai bouffé des céréales sur le pallier de la porte, jouissant du faible éclairage de la lune. "J'ai de la chance, j'ai encore l'eau", ai-je murmuré, éternelle optimiste devant l'adversité. Au matin, toujours pas d'électricité. Ouvre le robinet. Pas d'eau non plus. Oiseau de malheur...

9.30.2007

Québec-Trois-Rivières

À un peu plus de 120 km du pallier de ma maison, la guerre civile. Des milliers de femmes violées, des déplacés par dizaines de milliers, des paysans tués, tous sont victimes de milices incontrôlables. Alors que je nageais dans le Kivu, le visage tourné vers le soleil qui profilait derrière les montagnes conglaises, j'étais à quelques kilomètres à peine de l'insécurité.

Les frontières sont peut-être poreuses ici, pourtant nulle part ailleurs n'ai-je senti avec plus d'acuité leur présence, et le rampart absolu qu'elles opposent à la souffrance des autres. Faut-il préférer voir siffler les balles ou moisir chez qui appuie sur la détente?

La troisième guerre mondiale, c'est celle du Congo. Les Africains le savent depuis longtemps. C'est un épisode de plus dans un livre qui finira mal. La BBC a commencé à en parler. Mais il faudrait un carnage pour que l'Amérique ne daigne s'y intéresser. Le Darfour occupe toute l'attention et il n'y a pas de place dans les nouvelles pour deux drames africains. Alors celui-ci se joue dans le silence, à coups de trèves violées d'avance.

Pourtant, depuis 10 ans, 4 millions de morts au Congo. C'est dix fois le Darfour.

9.23.2007

Couvrir le Lac Kivu



Deux jours durant, j'ai accompagné Marc, réalisateur à Radio-Canada, lors d'un reportage-école avec ses étudiants de journalisme, certains déjà des professionnels en exercice. Objectif : effectuer un long reportage sur le Lac Kivu, qui sépare le Congo du Rwanda, reportage décliné en divers thèmes : environnement, tourisme, projet d'une usine canadienne, commerce avec le Congo et contrecoups de la guerre. De loin, le projet d'une entreprise canadienne de construire une usine d'extraction du méthane m'a le plus fascinée : le Lac Kivu, véritable Lac St-Jean local, est coincé entre les volcans. Ses fonds marins regorgent de méthane, gaz nocif incolore et inodore qui peut être mortel si inhalé. Le scénario catastrophe à la Katrina est le suivant : en cas d'irruption volcanique (comme celle qui a eu lieu à Goma il y a quelques années), la lave de volcan, si elle atteignait les fonds marins, pourrait tout d'un coup libérer le gaz méthane et le faire remonter à la surface... tuant 2 millions de personnes... Bref, le projet d'extraction de ce gaz, en plus de servir les intérêts énergétiques du pays, pourrait prévenir d'une catastrophe annoncée.


Je me suis baignée dans le Lac Kivu. Je sais : même les crocos et autres mammifères marins l'ont déserté, et les rumeurs font état du danger de certaines zones, où les inhalations peuvent tuer. Marc s'est abstenu, surtout par crainte de la présence de vers qui entrent sous les ongles... Comme quatre jeunes journalistes blancs-becs m'ont mise au défi de plonger tête première, à 6 heures du matin, je n'ai pas su résister. Aux dernières nouvelles, je suis bien portante, comblée par le souvenir de cette brasse au soleil levant...

Tournages éprouvants, qui m'ont fait prendre conscience de la difficile juxtaposition du temps médiatique à l'occidental et du rythme rwandais. Des sources qui demandent de l'argent, des autorités qui font poireauter des heures devant la porte (vive le temps perdu!), la hiérarchie qui jugule jusqu'au travail d'équipe journalistique, le chef ayant toujours le dernier mot... De lancer Marc : « J'imagine mal comment une équipe de Radio-Canada pourrait travailler dans ces conditions! Ça coûterait une fortune! Ce qui prend une journée au Canada en prend trois ici ». Pas surprenant que la nouvelle d'une conférence de presse ne soit publiée que trois jours plus tard, et non instantanément. Et soudain, me voilà qui remets en question certains postulats journalistiques : « Marc, à quoi nous sert cette course contre la montre? Pourquoi vouloir sortir la nouvelle tout de suite? C'est parce qu'au Canada, l'action engendre la réaction. L'immédiateté peut permettre une intervention efficace et rapide. Mais ici, au Rwanda, là où un certain fatalisme règne, à quoi cela sert-il de connaître la nouvelle tout de suite? » Dans un pays où règne la sagesse du présent, demain est un jour lointain. Chaque minute préservée du malheur est une accalmie en soit, non?



Comment pratiquer le journalisme dans une société sans réelle culture journalistique ? Dans ce marché bondé inondé de soleil, qui sent le poisson à plein nez, la caméra est vite devenue une attraction. Un homme s'avance vers l'équipe. Il est énervé, il gesticule. « Je veux de l'argent. » Sous prétexte que son image a été capturée par la caméra dans un des plans, il exige une somme d'argent. Nous quittons le marché, il nous suit, gesticulant grossièrement. Médiatrice, la jeune intervieweuse, prend peur. Ce ne sera pas la dernière fois. Dans un chantier de construction, notre arrivée provoque l'arrêt complet des travaux. Les ouvriers nous regardent en silence. Média veut se pousser : « Il ne faut pas les filmer, ils ne veulent pas. Ces gens forment une petite communauté solidaire, ils peuvent réagir... » Toujours ce même nuage, cette même crainte de la masse populaire... Un peu comme si le génocide nous pendait sous le nez à chaque instant, conditionnant nos réflexes... un gaz inodore, un méthane toujours présent, dans les interactions humaines...

Le déclic languagier

Ça y est. Le cerveau s'est enfin adapté : voilà que du jour au lendemain, je me mets à comprendre de plus en plus la langue rwandaise. Je saisis les conversations dans les bus, dans les rues, je comprends lorsque les étudiants discutent entre eux, dans la mesure où ils parlent lentement. Je ne saisis peut-être que le tiers des mots, mais mon oreille parvient à reconnaître tous ceux que je connais. C'est une sensation délicieuse, que celle de se « faire l'oreille ». Le Kinyarwanda est réputé faire partie des dix langues les plus difficiles au monde. Je suis têtue, je la parlerai bien un jour, cette langue bantoue.

9.18.2007

Ces hasards de la vie

C'était aux environs de 2002. Un début mars, aux Monts Success, dans les Appalaches américaines. Je m'étais aventurée dans une entreprise de fous, que je raconte encore régulièrement. Une randonnée raquettes en camping d'hiver, dans des sentiers balisés, 5 jours de grand air. Vraiment? En fait, le sentier n'était pas balisé, la température a chuté à -35 degrés tous les jours... nous nous sommes perdus un soir, sans oublier que notre guide, Francis, a failli être amputé des orteils. Moi j'ai perdu 5 livres en trois jours, on s'est tous retrouvés à l'hôpital de Sherbrooke, hirsutes et déshydratés, autour du guide meurtri. Neuf zigotos, soudés serrés dans l'adversité, tous avec une personnalité bien définie mais complémentaire. Moi, l'infirmière manquée un peu môman, investie d'une seule mission « soulageons ces orteils! », rôle (maladroit) que je m'étais imparti en tant que détentrice de la précieuse trousse de premiers soins. Parmi eux, Manu, un Français fou du Québec venu y étudier une année, grand, zen, inébranlable même par grands froids.

Manu avait passé le plus clair de l'année à galérer au Canada avec son sac à dos plutôt qu'à étudier. Après sa maîtrise plus ou moins avortée, il est rentré en France, a décroché un boulot d'ingénieur dans une firme de télécoms, puis s'est mis à s'emmerder littéralement. Nous avons gardé contact, de loin. La semaine dernière, ô surprise, voilà qu'Emmanuel envoie un de ces messages collectifs annonciateurs de grands changements dans une vie:
« Chers amis, je vous annonce que je suis affecté un an à Bukavu ».
Le hic, c'est que Bukavu, dans le Congo voisin, est à 5 heures de bus de Kigali! Une guerre sévit là-bas, d'où la convergence des organisations humanitaires.
« Hé! Nous serons voisins! »
Lui ne me savait pas à Kigali. « Espèce de baroudrice, où est le chum, la tondeuse et la balayeuse? Comment ça se fait? » Lui en avait marre de la stabilité, et travaille désormais pour la Croix-Rouge, cette fois comme ingénieur sans frontière. Pas son premier mandat en Afrique.

Je l'ai mis en garde. Attention, je m'amène!
« Cette fois, on part en randonnée dans les montagnes congolaises, histoire de visiter les innombrables et innomables armées sans frontières qui foulent le terrain! »

Ces sectarismes qui nous unissent

Au Canada, les Témoins de Jéhovah ont jadis fait scandale pour leur refus d'accepter les transfusions sanguines? Soit. Au Rwanda, nos amis de Jéhovah ont soulevé l'ire (et les rires) cette semaine en refusant... de participer à une vaste campagne d'arrosage des maisons à l'insecticide, mesure reconnue efficace pour lutter contre l'Anophèle porteur de malaria.
Réveillez-moi quelqu'un!

9.16.2007

Le relationnel stratégique

Les Rwandais sont maîtres dans l'art de retirer un maximum d'information d'un interlocuteur, tout en conservant jalousement leur propre vie privée. Une habileté qu'un blanc-bec muzungu se doit d'acquérir rapidement s'il veut avoir une chance de survivre socialement. L'occidental de service a coutume de mettre rapidement cartes sur table, mué d'une authenticité bon enfant qui peut vite être assimilée ici à de la sottise. Je ne compte plus les fois où je me suis fait avoir, au détour d'une rencontre. Quelle drôle de sensation que de se rendre compte, après un quart d'heure de bla-bla, que l'interlocuteur connaît l'ABC de nos activités, alors que son seul nom, on n'en sait que dale... Remarquez, à vivre à 10 millions sur une toute petite parcelle de continent, quoi de plus naturel que d'enseigner à des enfants à dire "je ne sais pas" aux questions des voisins. Un jour, j'ai essayé pour voir. Dans la rue, à un curieux qui me demandait "où allez-vous?", j'ai répondu : "chez moi, en Amérique", sans ne rien ajouter. "Chez-vous? Mais! Mais! C'est impossible, c'est trop loin!". Et moi de répondre, en un sourire énigmatique : "Oh, mais je ne suis pas pressée."


Les Rwandais ont horreur du rose
(InfoSud 17/09/2007) (Syfia Grands Lacs/Rwanda)

Le rose, autrefois symbole d'amour et d'amitié, est aujourd'hui une couleur détestée au Rwanda. C'est celle des vêtements des prisonniers, en particulier des accusés de génocide, qui réveille de trop mauvais souvenirs. Plus personne n'ose en porter. Course poursuite effrénée dans la ville de Musanze, au nord du Rwanda. Klaxon en action et phares allumés en pleine journée, un pick-up de la police roule à vive allure pour arrêter une voiture suspecte. À son bord, un jeune homme d'une trentaine d'années, portant une chemise rose. La voiture du pourchassé, Kamanzi, lauréat de l'Université nationale du Rwanda, s'arrête. Comme dans un film d'action américain, trois policiers sautent de leur véhicule et l'encerclent. D'abord menaçants, les hommes en armes finissent par sourire et s'excuser. Alors que Kamanzi reprend sa respiration et cherche à comprendre ce qui lui arrive, les policiers, kalachnikov en mains, lui expliquent : "Nous t'avons vu de loin passer à côté de la prison et avons cru que tu étais un détenu qui nous échappait. Ton pantalon noir nous prouve que tu n'en es pas un." Stupéfait, Kamanzi reprend sa route, regrettant l'argent que sa fiancée a dépensé pour acheter sa belle chemise rose à l'occasion de la soutenance de son mémoire de fin de cycle universitaire. Déçu, Kamanzi n'est pas surpris outre mesure que cette couleur lui attire des ennuis…

La suite : http://www.africatime.com/rwanda/index.asp

Pause-paradis


Les Rwandais le disent : le pays est si beau et la température si clémente que leur dieu Imana vient tous les soirs se coucher sur leurs terres. J'ai passé deux jours dans la brume, au sommet d'une colline, avec vue sur les volcans (dont le Karisimbi, 4500m), à Remera, un petit coin de paradis dans le nord du pays, situé tout près de la ville de Ruhengeri. Le brouillard ne m'a pas laissé de chance, témoin cette image pour le moins... brouillonne!

Petite incursion dans les villages avoisinants. Une muzungu blanche, dotée d'une caméra, attire immanquablement l'attention. La plupart de ces paysans vivent de la culture de la pomme de terre sucrée et du haricot, une agriculture essentiellement de subsistance.

9.04.2007

Mon quartier, prise IV

Il y a une tarentule dans ma salle de bain.

Bref, j'ai un peu perdu le fil. Je me demande s'il me faut parler ici d'un quatrième épisode de la série"Mon quartier", ou bien s'il serait préférable que je lance une toute nouvelle émission appelée : "Dealing with the enemy" (seconde partie), encore beaucoup plus tonitruante...

Pour ceux qui se poseraient la question, je cherche encore un moyen de tuer l'animal (car à cette grosseur, on ne parle plus en termes de "bestioles") sans me salir les mains. Un "spray" fera sans doute l'affaire.

Dans des termes plus joyeux, je me suis lancée dans un cours de kinyarwanda avec une Polonaise, un Colombien, une Espagnole, une Allemande, un Anglais et un Kenyan. Appelez cela l"'Auberge espagnole"...

9.02.2007

Dealing with the enemy

Vaut mieux en rire. Je crois comprendre que mon proprio a pris des cours d'escroquerie 101 : cinq ans de prison pour fraude, des manoeuvres douteuses,... comme celles d'économiser de l'argent sur le dos de ses locataires. Comment ? En coupant l'eau et/ou l'électricité en douce, histoire d'économiser l'énergie le temps que le locataire comprenne et ne porte plainte. A chaque deux jours, c'est pareil. L'incruste a la couenne dure et elle est habituée au camping. Un autre épisode du désormais célebre feuilleton '' Mon quartier'', co-écrit par Incruste Laliberté en collaboration avec Proprio, Chauve-souris et Mitrailles.

8.19.2007

Mes voisins se marient!



Une cérémonie très colorée et musicale, grâce à la présence de ces choristes qui chantent et dansent, avec de savants mouvements de bras qui évoquent la démarche de la vache, animal sacré du Rwanda. La cérémonie s'est déroulée entièrement en kinyarwanda.

"Oui, je le veux. " Avant que le marié ne lève le voile de son épouse et ne lui donne un très chaste baiser. La cérémonie se déroulait en l'Église catholique St-Michel, quartier Kiyovu, une église très centrale et très connue de Kigali. Suivait une réception où tous les invités demeurent assis pour assister à la remise de la dot (traditionnellement une vache, désormais l'équivalent du prix d'une vache en argent), à un spectacle de danse, aux discours des anciens, à la coupe du gâteau. Les invités reçoivent à boire, fanta ou brière Mutzig, et se partagent le gâteau. Mais aucun repas n'est servi : cela n'est pas dans la tradition rwandaise. Aucun pas de danse non plus. Les cérémonies mettent l'amphase sur l'oralité : discours aux mariés, chants religieux, transmission des voeux.

Les mariés reçoivent les présents, dans ce cas-ci un porto pour le marié et des boucles d'oreilles, création québécoise, pour la mariée. Jean-Louis et Jacqueline se sont connus en 1998 au Rwanda, avant que Jean-Louis ne s'installe à Bruxelles. Il est revenu cette année "chercher" son épouse, qui doit officiellement émigrer en Belgique dans quelques semaines et... prendre l'avion pour la première fois. Un choc des cultures qu'elle ne sera pas seule à vivre, au moins...

Un rôle majeur que celui des patriarches (abasaza) des familles rwandaises, gardiens des valeurs familiales. Pendant la cérémonie, ils scellent l'alliance entre les deux familles en échangeant la bière et les voeux. Après la noce, lors de la traditionnelle fête familiale, la nouvelle mariée demeure cachée dans une chambre jusqu'à ce que sa famille, toujours guidée par le patriarche, vienne la chercher pour la faire sortir et la présenter officiellement.

La petite cousine du marié, que j'ai rencontrée lors de sa visite chez mon voisin il y a quelques semaines. Mireille a les traits et la voix qui me font penser à ma cousine Mélanie... Lors du mariage, elle portait la robe traditionnelle rwandaise. Elle me promet de me faire goûter les spécialités rwandaises... à suivre.

8.17.2007

Coup d’Etat

Je me promène dans la rue, dans le quartier Kiyovu, le ciel est sombre, la pénombre s’installe doucement. Quelques chars d’assaut croisent mon chemin, un seul pour commencer, puis deux, trois, et combien d’autres… j’entends des coups de feu. Je presse le pas, pour regagner mon domicile qui, déjà, n’en est plus un que de nom. Mes bagages, je devrai les boucler en quelques minutes, avant de sauter dans un taxi pour joindre- si chance il y a- l’aéroport de Kigali. Je suis calme. C’était dans le domaine du possible. Le ciel est presque noir à présent, ou est-ce là le fruit de mon imagination…

« Les étrangers font beaucoup de cauchemars ici » m’avait dit un jour Christine, chercheure en psychologie dans le domaine du trauma d’après-génocide. Comme je ne me rappelle jamais mes songes, j’avais haussé les épaules. Ai raconté mon rêve de coup d'État à un journaliste. Je n'y pensais plus, mais le lendemain, il est revenu me voir avec une lueur d'inquiétude dans les yeux. "T'arrive-t-il de faire des rêves prémonitoires?" J'ai éclaté de rire et l'ai rassuré à cet effet : "Mes rêves traduisent habituellement mon état d'esprit, et non un État réel".

8.09.2007

Mon quartier (la suite)

Je m'habitue. Réveil à 6 heures le matin au son des dizaines de chauve-souris qui jasent. Hier, l'électricité a été coupée pendant plus de 12 heures parce que le proprio avait « oublié » de payer ses comptes. À part ça, quand je sors me promener à 19 heures à la noirceur, je dois m'habituer à la présence des 10 gardes de sécurité qui végètent aux entrées de maison, juste pour ma seule rue. Sans oublier les quelques militaires qui déambulent dans les rues, armés de mitraillettes et... les barrages routiers de la garde présidentielle la rue d'à côté. Enfin, les voitures qui déambulent discrètement et s'arrêtent parfois à ma hauteur ou à quelques mètres... Bon. Quoi faire de plus que de dire : « Bonne nuit » (muramuke) à tout ce beau monde? J'ai l'air tarte mais au moins, je suis polie!

J'ai mis au bas mot une heure à expliquer à mon voisin chinois qu'une de mes tantes a adopté trois petites chinoises. Un anglais laborieux. Il était tout content de discuter, son traducteur électronique à la main. <You are my teacher and I will become good good>, a-t-il lancé sous les regards amusés de mes autres voisins rwandais, fistons d'un ancien faucon des gouvernements respectifs de Habyarimana et de Kagame (un passage peu banal...). L'un des fistons se marie la semaine prochaine et tous les voisins, incruste, Chinois, Indiens, proprio, seront de la partie. Des personnages peu banals qui compensent franchement pour les quelques désagréments subis...

Chésie

En bon québécois, appelons cela une « run de lait ». Pascale, précieuse compatriote, qui a passé deux ans au Rwanda, n'avait remis une enveloppe à livrer à une amie rwandaise dans le besoin, une femme seule avec deux enfants. Noms de code : « Chésie » et un village « Gatagara ». Mission : trouver! En compagnie d'une jeune stagiaire québécoise, j'ai pris le bus, ai descendu au village puis, au prix de quelques phrases en kyniarwanda, me suis fait conduire en vélo jusqu'à la demeure de la brave femme qui, avenante, gentille et surtout, très émue, nous a accueillies au sein de sa demeure. Une visite essentielle, au coeur du vrai monde, là où les familles vivent à même le sol, sans eau courante, sans électricité, dans des conditions sanitaires précaires, pratiquement sans meuble...où la nourriture se limite à des haricots et des pommes de terre à tous les repas, 7 jours sur 7... Au Canada, même les étables sont mieux étriquées, c'est dire. Pendant ce temps à Kigali, nous, les étrangers, courons les piscines, les restos, les cafés internet, en béate admiration devant le développement vertigineux de la capitale...





8.05.2007

Deux vitesses


Le Programme des Nations-unies pour le développement au Rwanda dévoilait son rapport annuel la semaine passée. On y apprend que "les objectifs de développement établis pour 2020 sont atteignables", mais que le pays fait face à de lourds défis, parmi lesquels : une population appelée à doubler, un écart entre les classes qui se creuse (les 20% les plus pauvres ayant vu leur revenu stagner ces 20 dernières années)... le Rwanda fait partie du top 15 des pays les plus inégalitaires au monde. Je voulais vous montrer un aperçu de certains quartiers populaires où il n'y a ni eau courante ni électricité, et où la gestion des déchets est un casse-tête. Bref, du pain sur la planche...

S.O.S. génocide




À Kigali, il y a un petit musée commémorant la mort des 10 casques bleus belges pendant le génocide. L'on se souviendra que le général Dallaire avait essuyé un blâme, pour son incapacité à protéger ses hommes, avant d'être exonéré... Outre les commentaires très durs à son endroit laissés par les familles des victimes ("Dallaire, tu n'as pas de coeur"), quelle ne fut pas ma surprise, en visitant les lieux, de découvrir qu'un génocide était en cours en Amérique du nord.
Aie, aie, aie! Mes compatriotes m'en ont caché de belles!!!

8.03.2007

Ras-le-pompom

Ça arrive.

Heureusement, ce n'est jamais pour très longtemps. De mauvaises nouvelles en provenance du Canada... un ami proche qui quitte... des embûches... la découverte des stigmates du génocide, qui handicapent les relations humaines... la difficulté de discerner le vrai du faux... et pire... le fait soudainement de ne voir que les faux-semblant...

C'est la faute aux chauve-souris qui habitent sur le terrain de ma maison. Elles piaillent toute la nuit. Je déteste ces bestioles. Quand je me réveille le matin au son de leurs jacasseries, je me sens comme un Joker en face d'une batmobile. Je sens que je suis seule en principe, mais toute solitude est impossible. Il y a toujours quelqu'un à quelque part qui est conscient de notre présence.

7.26.2007

Un premier safari


Le Parc de l'Akagera, situé dans l'est du Rwanda, est l'une des destinations les plus populaires. Après avoir déserté le parc entre 1990 et 1994, soit pendant les années de guerre, la faune a recommencé à le repeupler. J'ai savouré la grâce de ces zèbres, malgré leur fâcheuse tendance à me tourner le dos pour me snober...

Hé, hé, une incruste dans la vraie savane africaine! En arrière plan, très très loin derrière, nos amis les zèbres Alakazou qui trottinent en toute quiétude, nullement dérangés par cette présence suspecte...

Le parc de l'Akagera est un tout petit parc en fait : à peine 70km de long. Il faut dire qu'il est constamment menacé par la croissance démographique et a récemment été amputé d'une partie de son territoire, au profit d'une paysanerie en manque de lopins de terre. La population rwandaise, d'environ 9 millions de personnes présentement, est appelée à doubler dans 20 ans. Imaginez, pour un pays qui s'étend sur un maximum de 248 km entre le nord-est et le sud-ouest... soit la distance entre Québec et Montréal!

Mon fantasme photographique (presque) réalisé. Je l'avais dit avant de partir : je rêvais de me faire photographier... en prenant une girafe par le cou. Celle-ci n'a pas voulu... mais a-t-elle au moins accepté de faire la belle. Parlons ici d'un demi-fantasme...Du coup, j'annonce officiellement que je renonce à mon projet initial... sachant qu'une girafe peut tuer un lion d'un seul coup de sabot.

Les ampalas... des bêtes magnifiques qui ont un petit côté "bambi" plus que vulnérable. Vu sous cet angle, on peut presque saluer la décision des lions de déguerpir du parc pour aller se réfugier en Tanzanie voisine pendant les années de tourmente. Ce n'est certes pas Bambi qui va se plaindre... (Andréanne... un autre animal pour toi).

Les girafes en raffolent, de ces acacias gigantesques et quelque peu perdus dans le décor... Mesdames, pour éviter le torticolis, se doivent de brouter la cime de ces arbres. Moi, je dois dire que j'ai passé la journée à essayer de trouver un angle original pour les capturer en images. Mais allez photographier un arbre!
Mes compatriotes de voyage : des stagiaires québécoises et des religieuses rwandaises, toutes de la communauté des soeurs du Bon-pasteur à Kigali (merci matante Simone...), de même que Umugabo w'umuteetsi, cuisinier de la communauté... qui a juré de mettre sa main dans la gueule d'un crocodile, pour prouver sa virilité. Ah zut, on n'en a même pas vus... peut-être le savait-il?

Un voisin de taille

J'ai enfin un toit à Kigali. Bonne nouvelle : l'appartement est petit mais sympatique, il est situé dans le quartier des ambassades, à proximité du célèbre Hôtel des mille collines, où l'on passe les « dimanches à la piscine à Kigali »... la mauvaise nouvelle, c'est qu'en cas de coup d'État, l'incruste saute aussi... mon voisin n'étant nul autre que Sa Présidence. Est-ce la raison pour laquelle les Rwandais semblent éviter le quartier ? Hum... en tout cas, j'ai aussi pour voisin une famille indienne et deux familles de diplomates chinois. Comme quoi les plus optimistes sont toujours les étrangers... lesquels sont après tout susceptibles de se faire évacuer dans les 72 heures en cas de pépin... Côté sécurité, c'est du béton armé, je vous dis. Des rues barrées à chaque coin, des militaires bien vigilants... le nec ultra, quoi. Petit test à ne pas faire : enfiler ses chaussures de course, se positionner devant l'une des barrières de sécurité entourant la Seigneurerie, retenir son souffle et... foncer!

7.13.2007

La bière de banane

Cela faisait un moment que je voulais vous parler de la bière de banane, un alambic local très très apprécié et très très très consommé par les hommes rwandais, pour qui la banane mure ne vaut la digestion que sous forme liquide... Si j'ai attendu si longtemps avant d'en parler, c'est surtout que je voulais être certaine d'avoir bien digéré la gorgée que j'ai accepté d'avaler. Je l'avais encore dans le gorgotton et sa seule évocation me donnait la nausée...
Donc... retour en arrière... Vroum.

C'est l'heure du souper, le père Sébastien s'amène avec une bouteille et une fierté non dissimulée.
-Annie, il faut goûter à cette bière locale.
Cela n'est un secret pour personne : je déteste la bière, sous toutes ses formes, fut-elle exotique.
- Père Sébastien, pas question! J'haïs la bière.
- Annie, tu dois goûter.
- Père Sébastien, vous savez combien j'haïs les pois verts. J'ai cessé d'en goûter depuis ma plus tendre enfance car vous savez quoi ? Je les détesterai jusqu'à la fin de mes jours. Et vous savez quoi? Pour la bière, ben c'est pareil.
- Ce n'est pas de la bière ordinaire, c'est de la bière de banane.
- Père Sébastien, même si les pois étaient bleus, je les détesterais pareil.
- Mais vous aimez la banane! Goûtez, je vous dis.
J'ai goûté, c'était infect. Je le savais.
-Ouach, ça goûte le vinaigre! Comment pouvez-vous me faire avaler un poison pareil ?

Cela dit, il semble que les touristes adorent. Et les Rwandais les plus pauvres, qui n'ont pas trop les moyens de faire dans la bière usuelle. J'en profite pour mentionner qu'ici, l'acte de manger n'a rien de très "fashion" : on invite volontiers les amis à boire un verre, mais pas à manger. D'ailleurs, si on ne se cache pas pour manger, il reste que rarement vous ne verrez un Rwandais bouffer un sandwich en pleine rue. Plusieurs aussi ne mangent qu'une fois par jour.

Les pères n'auront plus l'occasion de me faire goûter des spécialités locales, car je les ai quittés, avant qu'ils ne mettent leur menace à exécution : me trouver un mari rwandais. J'ai offert à ma tête de turc favorite (lire : le Père Faustin) de quoi être hanté par moi jusqu'à la fin de ses jours : un petit vase de table québécois Ketto, décoré d'une petite fée blanche.

"Comme ça, vous penserez à moi à chaque repas. Ma petite fée vous aura à l'oeil!"

Il a levé les yeux au ciel. Remarquez, je crois que ma présence a renforcé sa foi...

7.07.2007


L'Université nationale du Rwanda était en juin le théâtre d'un festival des arts de la scène rejoignant plusieurs universités de la région des grands lacs. Alors qu'en Occident, on se bat pour faire danser nos hommes, ici, la danse est un art très masculin...
On remballe!

J'ai appris à la dure... l'art de la recherche d'un appartement à la rwandaise! Un ami québécois avait un ami qui lui, avait un ami, qui lui avait un pote... au final, on a couru toute la journée, on m'a promis mers et mondes pour un prix raisonnable (lire : non muzungu...) pour finalement aboutir au final dans une piaule ridicule. Le tout m'a coûté la modique somme de 15 dollars US, mais aussi beaucoup beaucoup de temps. « J'en ai marre, la journée est terminée, au revoir et merci ». Ce fut mon soubresaut de colère de fin de journée, quand j'ai fini par renvoyer tout ce beau monde... pour ensuite en rire un coup sous cap. Ai fini par me réfugier chez un (vrai) ami qui m'a gentiment conseillée : « Annie, assume ton état de muzungu, va vivre dans le quartier des ambassades et accepte de payer une fortune ».
De jeunes figurants sur le plateau de tournage du film controversé "Opération turquoise", tourné au Rwanda.

6.28.2007

Silence, on tourne

Il est 6 heures du matin, mais déjà, une étrange agitation secoue la ville tranquille de Butare, où l'essentiel de l'activité commerciale se concentre sur une artère goudronnée d'à peine deux kilomètres, entre l'entrée nord de la ville, saluée par un musée national, et la sortie sud, qui borde le campus de l'Université nationale. C'est l'aube, une aube réglée au quart d'heure, 5h45 tous les matins. Mais cette aube-ci est différente : des camions -militaires, de marchandises, de presse- sont déjà parqués en troupeau le long de l'école primaire Notre Dame de la Providence. Ce qui augure déjà de la suite du jour : bientôt, la circulation sera si dense que l'unique route joignant Kigali à la ville devra être bouclée en partie, pour laisser la place à une centaine de visiteurs.

Le local qui s'amène ce jour-là aura le choc de sa vie s'il n'a pas déjà eu vent de la rumeur qui courait dans la ville depuis un bon moment : une équipe de tournage, « une de plus », de dire ironiquement un professeur d'histoire, débarque en ville pour tourner un film portant sur l'Opération turquoise, une opération militaire française controversée menée pendant le génocide. Le quidam qui ne lit pas les journaux (ils sont environ 5% à les lire), ou qui a peu porté attention aux signes avant-coureurs (invitation à un casting pour des figurants un mois plus tôt), aura à tout le moins toutes les chances d'avoir entendu parler de cette visite à la radio ou grâce au bouche-à-oreille qui est d'une efficacité redoutable. « Pourtant, j'ai l'impression que la ville n'était pas préparée à cette venue », de glisser une journaliste.

Savoir ou non, cela ne change pas grand chose. Ce matin-là, les locaux auront leur choc quand même, lorsqu'ils découvriront en déambulant dans la rue, que les anciens camions militaires de la garde d'Habyarimana, datant de la période génocidaire, ont ressucité. « Cela m'a fait très étrange, j'ai eu l'impression d'un retour en arrière. » Le réalisateur, et sa suite, ne restent en ville que le temps d'une journée, pour filmer la scène de l'évacuation controversée d'un orphelinat. Les figurants rwandais recevront un salaire de 4000 francs rwandais pour leur journée de travail (près de 10$ us), ce qui, pour un employé de maison, représente parfois près d'un mois de salaire. « Cela rappelle des souvenirs », de lancer un autre local, « je suis choqué, ça me ramène 13 ans en arrière ». Souvenirs ou pas, ils étaient des centaines à se précipiter au casting un mois auparavant. S'il est un proverbe rwandais qui dit « l'intérieur du ventre, c'est loin », s'agissant de la retenue et des pensées jalousement conservées, il reste que le ventre doit avant tout être nourri, nonobstant les scrupules.

Butare, ville de 100 000 habitants (95 000, recensement 2006), compte 17 000 prisonniers pour crimes de génocide. Dernière préfecture à être touchée par le génocide, elle a aussi été marquée par les plus violentes exactions. Réputée « résistante », elle a vite été investie par les réfugiés tutsis des préfectures environnantes, puis envahie par les miliciens et les militaires génocidaires venus de l'extérieur rappeler leurs concitoyens à leurs devoirs meurtriers. C'est ainsi que la poche de résistance intellectuelle a été réduite à néant. L'arboretum, où j'aime tant à me promener, aura été le théâtre du massacre de centaines d'étudiants. Chaque mercredi matin, pendant les gacaca (tribunaux populaires), les butariens tentent de faire face aux démons du passé, dans une ville où tous, rescapés comme meurtriers, doivent réapprendre à vivre ensemble.

Figurante d'un jour, je joue les journalistes, pendant que de faux militaires embarquent des dizaines d'enfants dans les camions. Je n'ai pas vu le script. Personne ne l'a vu. Mais on saisit le sens de la scène. Les religieuses, des figurantes rwandaises, ont des traits fins, un nez étroit ; les femmes qui sont évacuées un peu plus loin, trapues, le nez très épaté, sont sensées jouer les hutues. Contrairement à la réalité, où le métissage a rendu caduque toute tentative d'identification sur des bases purement physiologiques. Qu'importe, le cinéma ne fait pas dans les nuances. Les enfants, sans doute nés après le génocide, rigolent alors qu'ils sont transportés dans les camions. Le film est une fiction basée sur le témoignage d'un scribe français. Après six heures à répéter la même scène, le dîner est servi aux figurants. Les blancs muzungus dans une salle. Les Rwandais dans l'autre. Le buffet aux blancs. Une boîte à lunch rationnée aux autres. « On ne peut pas leur donner accès au buffet, ils vont faire une montagne de leur assiette ». Cela me dérange, cette séparation. Que représente un buffet sur le total d'un budget gigantesque, pour un tournage qui déplace une montagne entre Kigali, Kibuye, Gikongoro et Butare?

Le soir, je rapporte mon expérience de tournage aux trois Rwandais qui partagent ma maison. Mes interlocuteurs me pressent de questions, je les sens perturbés.

« Comment peuvent-ils, 13 ans après, rendre les mêmes émotions ? » de lancer celui qui, des trois, était présent à Butare pendant le génocide. « Comment peuvent-ils rendre les émotions des enfants qu'on évacue? »
-Les enfants rigolaient, on essayait de leur dire de ne pas faire ça. Mais, je ne sais pas comment ça se passe, dans le cas d'évacuations. Essaie-t-on de préserver leur innocence en relativisant l'affaire, un peu comme le jeu que Roberto Begnini avait inventé pour le petit garçon de La vie est belle ?
- Moi j'étais là, les enfants de cet orphelinat, il avaient perdu leurs parents, tués par des militaires, ils s'étaient réfugiés dans l'arboretum de Butare, ils entendaient des balles siffler constamment, donc ils étaient terrorisés quand ils ont été évacués par les millitaires. Comment pouvaient-ils faire la différence, et comprendre où on les amenait? »

Le silence est lourd. Faut-il mettre un frein à l'art et à la représentation, sachant qu'elle sera plus qu'imparfaite? L'intellectuel du groupe fait la grimace, puis se lance : « Ce qui me dérange, c'est de savoir : peut-on représenter un génocide ? Je crois que ce n'est pas possible ».

En fait, nombre de badauds, venus regarder le tournage, ne comprennent pas. Ils ne saisissent pas la différence entre une fiction et un documentaire. Certains croyaient même, me rapporte-t-on, que les militaires étaient de vrais militaires revenus jouer leur scène. Et eux de s'interroger : pourquoi ne pas demander leur avis aux témoins occulaires encore en vie ? C'est quoi ce film ?
Et moi, de me demander : comment en arrive-t-on à redemander à des acteurs d'un génocide- victimes ou bourreaux- de jouer les figurants dans une version de leur histoire, écrite par des étrangers?

6.22.2007

Scènes de ménage

La vie avec trois pères (dont un Burundais), les invités occasionnels, deux cuisiniers, trois veilleurs et une blanchisseuse (j'oublie aussi le coupeur de bois) regorge d'anecdotes les plus folles les unes des autres, et qui en révèlent souvent beaucoup sur la dynamique locale.

Les cuisiniers d'abord : ils se relaient aux 15 jours. Joséphine, taciturne, timide et -je le soupçonne- un peu hypocrite et rapporteuse, se montre d'une efficacité digne de mention. Son travail est impeccable, ses petits plats variés et bien parfumés. Le Père Faustin la taquine souvent, et parvient à lui arracher un sourire... mais en même temps, mon intuition féminine me suggère que quelque chose chez elle sonne faux. Sa conscience du travail bien fait en est une naturelle et n'a rien à voir avec quelconque sympatie pour ses patrons...

Emmanuel : quand il a son tour de travail, je me pousse plus souvent qu'autrement. Il est bouffon, gentil, plus souriant, mais il est d'une paresse indélébile : il peut nous servir du boeuf pendant cinq jours consécutifs, sans souci de diversité, sans oublier les petits insectes que nous trouvons parfois dans sa nourriture à lui... Pris en flagrant délit de vol de denrées à quelques reprises, il a été grondé par ses patrons plus souvent qu'à son tour... mais il recommence toujours au bout de deux semaines.

La palme de la paresse revient aux deux veilleurs de nuit qui dorment tout le temps. Comme dirait le Père Caillot, recteur désabusé, « leur présence est symbolique et dissuasive ». Je me demande pour qui. Ils sont tellement invisibles, tapis dans le noir et profondément endormis, que même une armée de guérilleros pourrait envahir la cour sans les voir et sans être inquiétée.

Hier soir, un conduit d'eau a éclaté dans l'appartement du recteur, voisin du mien. L'eau s'est infiltrée sous sa porte, sous le nez du veilleur profondément endormi, que j'ai dû moi-même prévenir. « Ikibazo y'amazi! ». Il a hoché la tête et... est resté assis. Pas dans sa description des tâches, je présume. Emmanuel était en fonction : arg, pas de chance. J'ai couru prévenir le Père Faustin, qui a fini en désespoir de cause par ordonner aux veilleurs de fermer l'eau. Le Père Faustin, furieux, de dire au recteur un peu plus tard: « Tu devrais parler à tes veilleurs! Je me demande sur quoi ils veillent! ».

Moi je le sais : ils veillent sur les aléas et les habitudes de la maison. Les ragots des employés de maison voyagent à la vitesse de la lumière... des employés qui gagnent une bouchée de pain, moins de 20 dollars US par mois, alors qu'un sac de pain coûte 10 sous, mais une carte de téléphone 10$, un livre 10 à 20$... une société à deux vitesses, où tous les biens de la modernité sont au tarif occidental, et sont donc inaccessibles pour la masse. Les maîtres, qui vivent dans une oppulence relative, peuvent se permettre d'embaucher un tas de personnes, chacune pour le prix mensuel de deux cartes de téléphone hebdomadaires. Il et vrai que l'absence d'électroménagers ici rend nécessaire la présence d'employés de maison... mais il reste que les salaires misérables qui sont versés contribuent à laisser une classe dans la pauvreté, de même qu'à attiser les convoitises. Oui, le conflit de classe ici est plus qu'apparent, et se voit au jour le jour...

6.21.2007

Auberge espagnole


Voici les ados que j'ai eu la chance de suivre pendant quelques semaines, moi comme incruste-prof d'espagnol, eux comme étudiants-incrustés. L'année prend fin mais voilà que la demande explose, notamment à l'université nationale. Qui l'eût cru... Cela dit, je ne désire pas poursuivre cette aventure qui me gobe un peu trop de temps, malgré la joie que mes incursions en classe me procurent. Disons que je suis là pour autre chose et que nous sommes vite happés par les demandes ici... Les curieux pourront jeter un oeil sur le blog-journal que nous avons créé ensemble en espagnol :
http//:elcuatrobutare.blogspot.com

6.14.2007

Certains le vivent mal

Le vieil homme, qui prétendait enseigner à la faculté de médecine, se promenait sur le campus, des fleurs et un Racine à la main, lorsqu'il m'a accostée et convaincue d'aller visiter son département de bactériologie. « Vous êtes Québécoise! Vous savez, j'ai connu le Père Lévesque (U.Laval) qui a fondé notre université! » Il paraissait un peu excentrique mais inoffensif, je l'ai donc suivi davantage par politesse que par curiosité. Au département, il embrassait tout le monde, exagérément, et c'est là que j'ai eu la puce à l'oreille, resentant un certain malaise chez les « collègues ».En fait, il ne semblait pas expressément le bienvenu. « Fuyez! », m'a alors enjointe une jeune femme, « il ne faut jamais le suivre, il ne lâche plus! » Trop tard, déjà, le vieil excentrique m'entraînait dans la salle de bactériologie, où s'entassaient des béchers. Mouvement de recul, envie soudaine de rester dans la porte. Déjà, le vieil homme tenait des propos étranges : « Avant, il y avait les tutsis et les hutus. Maintenant, le miracle a eu lieu, c'est terminé! Je peux enfin exister! »
-Je vous le souhaite.
-Mais non! Il ne faut pas le souhaiter! C'est la ré-a-li-té! C'est un miracle!
Il avait le regard mi-fou, mi-enfant. Poliment, j'ai prétexté un rendez-vous pour m'éclipser à ma guise. C'est là qu'il a déconné. D'un ton agressif, il m'a demandé l'heure exacte de mon rendez-vous, comme pour vérifier mes dires.
« Je suis déjà en retard ».
– Quelle heure? a-t-il rugi de nouveau.
Voyant mon exaspération, il a changé de ton. « Non! Non! Ne partez pas! Non! » Il m'a retenue par la manche et un tiers a dû intervenir pour me dégager. Plus tard, ai appris du Père Faustin que cet homme, un ancien professeur en médecine, avait été chassé de l'université des causes d'un important problème d'ivresse. Il revient hanter les lieux du crime et on le tolère à reculons.
La Faculté de médecine a été le théâtre d'un massacre très documenté par Human Rights Watch. Pendant le génocide de 1994, de nombreux tutsis s'y étaient réfugiés avant d'y être découverts, avec les conséquences que l'on connaît. Le pauvre homme est, je le devine, un rescapé meurtri. Triste. Et je comprends mieux après coup son obstination à parler de « miracle ». Peut-être voudrait-il lui-même chercher à en incarner un, et voir ses mauvais souvenirs cesser de le ronger...

6.11.2007

Mes compagnons de voyage


Alyce et les mangues. Ce sont les faits saillants de mon voyage d'une semaine à Bujumbura. Ajoutons à cela le moustiquaire (nécessaire dans ce coin de pays) et (absent sur la photo), la voiture, grande vedette qui a failli me ravir la vie à quelques reprises... Cela dit, je suis bel et bien de retour au Rwanda, saine et sauve!

La plage


Alyce et moi avons passé trois jours à la plage, Bujumbura étant aux abords du grand lac Tanganyika qui sépare le Burundi du Congo. Ces pêcheurs, qu'Alyce observe intensément, caputeront les Mikeke qui raviront peut-être notre gosier...

La croisière s'amuse


Détrompez-vous, je n'essayais PAS de prendre une photo-concept-à-effet-dynamisant. Ce jeune Burundais a vraiment le pied marin et la réalité était vraiment penchée...

En pirogue


J'ai l'air sereine sur cette photo, mais il n'en est rien. En fait, je songe à ce que : a) la pirogue tangue dangereusement. b) le soleil est en train de brûler ma peau. c) ma crème solaire est dans ma poche, ce qui me ramène à... a) comme la pirogue tangue dangeureusement, je n'ose même pas me pencher pour la prendre...

Cyclotourisme


"Fonce! Fonce!" C'est ce que nous avons hurlé à notre chauffeur de taxi... pour que je puisse capturer cette image usuelle ici mais inusitée au Canada. Moyen disons... heu... traditionnel... de transporter du bardas. Un volontaire pour essayer?

Waso!


En plein restaurant de Bujumbura, nous recevions la visite de ce magnifique oiseau. Pas gêné pour deux sous, il vaquait de table en table, à la recherche de nourriture et d'attention...

Des hypos!


La dernière journée de mon voyage, j'ai eu la chance de voir mes premiers hypopotames, dans un parc naturel à proximité de Bujumbura. Par contre, nulle trace de Gustave le crocodile géant, ou de tout autre congénère. Ce qui, connaissant mes antécédants, est plutôt surprenant, non ?