11.27.2008

Le libérateur

L'inimitable général rebelle Laurent Nkunda, qui sévit au Nord Kivu, entend "libérer" tous les Congolais, sans doute investi de la toute puissance de Dieu. Il exige la renégociation d'un accord d'investissement de 9 milliards de dollars passé avec la Chine, accord qui offre au géant nippon un accès aux précieuses ressources minières. Je suis persuadée que Nkunda y a pensé tout seul. Aussi bien dire qu'aucune puissance n'a intérêt à concurrencer la Chine sur ce terrain et que... je crois au Père Noël.

Un excellent bouquin : Les Fantômes du Roi Léopold d'Adam Roschild, qui raconte les années de calvaire endurées par les Congolais sous la colonisation belge, au début du siècle dernier. Des hommes réduits à l'esclavage, forcés à cueillir le précieux caoutchouc, pendant que l'on violait leurs femmes, détenues en otage. Et cette politique des mains coupées : le roi belge exigeait que ses hommes de main, un peu trop portés sur la chasse aux éléphants, prouvent que leurs douilles de fusils servaient bel et bien à tuer du Congolais rebelle, et non des bestioles-à-ivoire. Les Belges devaient donc couper la main droite des locaux abattus et la rapporter à l'administration coloniale, pour fins de recensement. Nos amis ont-il pour autant cessé leur chasse à l'éléphant ? Que nenni! Ils ont continué leur petit jeu, et entrepris d'amputer volontairement des enfants pour satisfaire les quotas.

Jamais rencontré un peuple à la fois si châtié et si souriant. Une belle leçon de courage.

11.23.2008

Autre mort d'un scribe

Didace Namujimbo, journaliste à radio Okapi, a été abattu par balle à bout portant vendredi soir par des inconnus à Bukavu. Il est le second journaliste de cette radio parrainée par les Nations unies assassiné dans cette ville, capitale de la province du Sud-Kivu. La Mission des Nations unies au Congo (Monuc) a déclaré ne rien savoir de l'identité des agresseurs.
-RFI

Mes amis de Radio Okapi et d'Hirondelle sont de nouveau en deuil aujourd'hui. Vraiment, je ne sais plus trop que dire. Cette semaine, nous étions justement à parler projets, avenir, pour les journalistes de la région. Puis, vlan, la Grande Faucheuse.

11.16.2008

L'entretien de la misère

« Il est évident que les ressources naturelles de la RDC alimentent la convoitise de certaines puissances et ne sont pas étrangères à la violence que l’on impose à sa population. En effet, tous les conflits se déroulent dans les couloirs économiques et autour des puits miniers. Comment comprendre que les différents accords soient violés sans aucune pression efficace pour contraindre les signataires à les respecter ?"
- évêques catholiques, message à la Nation

Un journal congolais titrait ces derniers jours que "des multinationales canadiennes" sont derrière le mouvement rebelle animé par Laurent Nkundabatware, aux côtés de consoeurs israéliennes, américaines, etc. Du coup, ce souvenir. Septembre 2007, Lac Kivu. Avec un groupe de journalistes, nous nous pointons sur un chantier possédé par des intérêts canadiens (une mystérieuse industrie presqu'à numéro dont on ne saura rien qui vaille). Gros projet en cours : extraction de gaz méthane (pour fins humanitaires), en vue de produire de l'électricité (pour les locaux, oui, bien sûr), dans une région où sévit la misère, où le quidam n'a ni eau ni électricité, et où une élite bien pensante a le culot de me dire : "Ces gens, ce ne sont que des paysans, ils ne sauraient pas quoi en faire, de l'électricité." On parie? Aux dernières nouvelles, le terrain a été repris par une entreprise israélienne et les paysans, bien... les paysans, ils restent dans le noir, sans cette électricité dont on a décidé qu'ils étaient indignes.

Quant à nous, pauvres scribes sans odeur, bien... nous avons été virés du terrain manu militari. N'eût égard à mon statut de Canadienne.

Quelques questions sans réponses, qui commencent à m'irritier royalement :
-Que fait la MONUC en RDC?
-D'où viennent les armes qui pullulent dans la sous-région ?
-Où transitent les ressources naturelles ? Quelle destination ?
-Pourquoi les mondes anglosaxons sont-ils si peu empressés de traduire ces questions dans leur langue?

11.13.2008

Attention danger

Les événements se précipitent : en Allemagne, arrestation de la rwandaise Rose Kabuye, épouse d'un éditeur que j'ai côtoyé pendant mon terrain. Elle est accusée d'avoir fomenté l'attentat contre le président Habyarimana, prélude au génocide. Au Rwanda : expulsion subséquente de l'ambassadeur de l'Allemagne. Or, la coopération allemande est très très importante là-bas.
En RDC, preuves de plus en plus évidentes de l'implication du Rwanda dans le conflit opposant l'armée aux rebelles. De même, on signale un changement de discours très inquiétant chez la présidence rwandaise, qui a cessé de nier catégoriquement son implication en RDC et qui... pourrait se chercher un bouc émissaire. Tous masques tombés, serait-ce là un prélude à une invasion armée en sol congolais ? De même, fragilité extrême des populations tutsies du Congo, les Banyamulengue, face à une population congolaise poussée à bout. Dans ces régions, les ethnies peuvent être instrumentalisées pour fins de culpabilisation, et l'on sait rarement qui attaque qui exactement. Ce qui a commencé à se dessiner pendant mon terrain, et les pires cauchemars d'alors, seraient-ils en train de se matérialiser ?

11.04.2008

La belle illusion

Demain, la tête reprendra le dessus.
Je me dirai : Barack ou McCain, cela ne changera pas grand chose, car les politiciens américains confronteront invariablement contraintes, guerres, crises économiques, résistance. L'économique continuera de gruger le pouvoir du politique.
Et 50% versus 49%, cela n'a rien de si éclatant tous comptes faits...
Mes amis congolais continueront de souffrir, car les racines de leurs souffrances sont ailleurs, dans les marchés de violence, ces marchés fructueux qui alimentent aussi les grands partis.
Mais aujourd'hui, j'ai le goût de fêter, parce que les Américains ont dit "oui" à la tolérance et rendu leur fierté à ces hommes et ces femmes qui, jadis et encore, ont été ostracisés à cause de la couleur de leur peau.

Aujourd'hui, je fête parce que les Américains ont dit :"oui, on se réconcilie avec le reste du monde".

10.28.2008

Le Congo, encore

C'était si prévisible.
Entre secrets de polichinelle et initiatives de paix utilisées comme autant d’outils de guerre, les conflits de la région des grands lacs sont modes de vie, éléments de déstructuration continuelle, « nécropolitiques», pour emprunter l’expression d’Achille Mbemb.
Depuis quelques jours, quelques courriels d'amis congolais un peu affolés.
Je dis un peu, car après tant de feu aux poudres, l'affolement est devenu une habitude et le fatalisme, un ami proche.
D'abord Sam, journaliste à Radio Okapi, une petite station protégée par les Nations Unies. Il est en beau fusil. Pourtant, je ne l'avais jamais vu autrement que joyeux.
Mon amie Alyce-aux-mangues, qui pratique son métier au sud Kivu. Encore à l'abri des coups de feu. Pour l'instant.
Enfin, Louis, qui a quitté la paisible Université Laval pour retourner auprès des siens, en pleine zone de guerre.
Ce soir, un reportage au Téléjournal faisait état d'un million de déplacés. Un million. J'étais heureuse qu'enfin, on parle de ce conflit oublié. Mais je savais aussi que c'était là le signe d'un glissement irrécupérable. Lorsque le Téléjournal s'intéresse à un conflit africain, c'est qu'il est déjà trop tard.
Nous le savions. Nous l'avons toujours su. Nous savions ce qui s'y tramait : marchés de violence, armes, rôle des puissances, ressources naturelles, et cet incontournable Rwanda. Le Rwanda, encore et toujours.
Je n'ai jamais rien dit, jamais critiqué, parce que j'étais dans l'antre du loup et aussi parce que j'avais trop d'attaches. J'ai préféré parler en paraboles, je continue de le faire, tous dans la région le font, ils ne font que ça, fermer leur bouche, pour se préserver, pour sauver leurs familles, pour préserver leur avenir, car le maquisard d'aujourd'hui sera peut-être le leader de demain. Et parce que les leaders ont la mémoire longue et la gachette facile.
http://www.africatime.com/rdc/index.asp

10.13.2008

Banqueroute

Entendu en passant : l'Afrique est pour l'instant épargnée par la crise économique qui secoue la planète. C'est dire que la faiblesse des banques locales, mal intégrées à l'économie mondiale, cette fois protège le continent des soubresauts financiers. Je ne puis m'empêcher de sourire, comme à chaque victoire du David contre Goliath.
Mais de sombres heures attendent le Congo-Kinshasa. Déjà, la guerre reprend son cours dans les Kivu, cette fois avec un peu plus de transparence et encore davantage d'agressivité. Avec beaucoup plus d'indifférence peut-être?
Nouvelle passée inaperçue : le français disparaît des écoles rwandaises. Comme ça, en quelques années, un environnement culturel francophone a complètement été remisé, dans la presque indifférence. Une banqueroute qui n'est que la pointe d'un iceberg, dans une zone sous influence théâtre de luttes entre puissances étrangères pas si innocentes. Le Rwanda est petit, mais il s'y trame des choses dont on saisira l'ampleur dans une décennie...
http://www.theglobeandmail.com/servlet/story/RTGAM.20081010.wcongo11/BNStory/International/?page=rss&id=RTGAM.20081010.wcongo11

9.28.2008

Casser la Barack

Quelqu'un a-t-il vu Obama?
À l'aube des élections américaines, peut-être pas une mauvaise idée d'en appeler à quelques souvenirs rwandais.
À Butare, les étudiants en journalisme carburaient au CNN au quotidien, dans la salle de classe principale qui faisait office de lieu de rassemblement autour de la télévision. L'avenir du journalisme rwandais était donc très au fait de l'avenir de la politique américaine.
Obama intriguait, bien sûr. Un homme noir, président des États-Unis, ouf, c'était certes une perspective séduisante.
Mais les étudiants ne manquaient pas de me rappeler que : M. Obama n'avait jamais mis les pieds en Afrique, à l'instar de plusieurs "afro-américains" mués par des préoccupations à mille lieues des leurs. Espéraient-ils la naissance d'une familiarité entre "gens de couleurs", depuis l'Amérique jusqu'en Afrique ?
En fait, non.
"Ils ne s'intéressent pas à nous".
Les étudiants avaient compris que la couleur importait peu, et que la naissance d'un symbole ne signifiait aucunement l'établissement de ponts concrets. Ils aimaient l'idée, l'exemple, le style Barack. Mais ils savaient aussi que l'abstrait et le lointain ne font pas les coups de foudre.
En revanche, nous les Nords-américains, nous jubilions. C'est que Barack nous donnait bonne conscience : il incarnait le rêve sacré de la tolérance. Il était la preuve que des blancs pouvaient voter pour des noirs. Il était l'image que nous rêvions d'envoyer à notre terre d'accueil rwandaise.
Une image, toujours.

7.27.2008

Le défi du coopérant

Tel un Sisyphe devant sa montagne, le coopérant présent au Rwanda n'a pour seul bagage utile que la modestie : dans le secteur des médias, il doit convaincre de sa crédibilité face aux autorités partenaires sensibles aux critiques émises à leur endroit. Sans oublier ce souci de toucher une population locale parfois recroquevillée et coupée de ses réseaux. Obstacle supplémentaire : poser un regard critique sur une presse largement diffusée dans une langue inconnue, et traduite par des locaux affiliés à des instances disposant de leurs propres intérêts. L’interprétation des textes relève alors de l’avancée aveugle : les subtilités de la langue rwandaise sont telles qu’un univers de significations s’ouvre au local qui est inaccessible à l’étranger. Ajouté à cela, le cadre d’interprétation chez le local intègre une émotion liée à des événements récents , la guerre et le génocide. Enfin, l’univers des luttes politiques intestines échappe presque complètement au non-Rwandais, du moins dans l’immédiat. Dans le secteur de la presse, les affiliations politiques sont d’une importance capitale (la guerre 1990-1994 l’a démontré) et prennent du temps à être identifiées. C’est dire que les journalistes et les autorités engagés dans des bras-de-fer disposent d’informations les uns sur les autres que les coopérants -et les chercheurs- ignorent.

Les autres défis du coopérant concernent la négociation des réalités macro-théoriques entourant la relation avec l’État partenaire. La coopération repose sur un droit moderne contesté sur trois fronts : sa rationalité, l’universalité de la règle de droit et sa capacité régulatrice. La contestation de l’universalité de la règle est un terrain particulièrement miné au su de l’histoire coloniale du Rwanda. La crainte de l’impérialisme occidental (de même que la culpabilité) peut pousser à confondre moralité et culture ; mais le relativisme éthique n’est en aucun cas une réponse satisfaisante à l’impérialisme culturel.

Et si le système de droit est une prémisse acceptée par la société d’accueil, encore est-il toléré dans la mesure de son efficacité. Même si les causes de la faillite d’un État sont complexes et diversifiées (effets d’une économie globalisée, ordre régulatoire colonial inadéquat, mauvaise administration par des élites, interférence occidentale ou communiste de jadis,…), l’idée d’une fragmentation de l’État insufflée par la promotion de la démocratie et des droits humains- en particulier dans des contextes fragiles et en présence de minorités- demeure une idée dominante chez certains gouvernements ; le plus grand ennemi des droits humains serait actuellement l’anarchie et non la tyrannie et la souveraineté de l’État en ce sens serait une pré-condition à ces droits. C’est un peu ce syllogisme qui est à la base du dilemme fondamental de la coopération : si l’État est le minimum absolu, jusqu’où coopérer si l’État ne se porte pas garant des droits humains, sachant que tout retrait des fonds risque de générer de l’instabilité ?

7.11.2008

Mort d'un scribe

Augustin Twagirayezu (1961-2008)
Consciencieux, rigoureux, il pratiquait un métier difficile, engageant, et couvrait des sujets qui le concernaient directement, comme Rwandais.
Pendant deux semaines, j'ai suivi Augustin au quotidien, alors qu'il participait avec des collègues à un programme de coaching en journalisme. Vieux routier dans le métier, il suivait les procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda depuis des années.
Je me souviendrai de sa force tranquille, de ses silences songeurs, de son petit sourire en coin qu'il réservait aux moments de détente, entre deux ateliers.
Je me souviendrai qu'il était jeune, trop jeune, et qu'il atteignait le seuil d'espérance de vie d'un Rwandais, fixé à... aussi peu que 48 ans.
Trop jeune pour une crise cardiaque.
Un métier trop stressant, qui fait vieillir avant l'âge.
Et je regrette de n'avoir su aller au-delà de ce sourire tranquille.
Augustin était un trésor jalousement gardé.

6.19.2008

L'été qui s'incruste

Il fait beau, les oiseaux gazouillent, les fêtards défilent sur la Grande-Allée voisine jusqu'aux petites heures du matin, les Plaines d'Abraham me narguent de leur présence (Incruste! Psst! Viens à nous!), les rayons du soleil qui percent ma fenêtre se posent sur ma vitrine internet. Je me fais tabasser des yeux lorsque je souhaite haut et fort un peu de pluie pour hausser ma concentration (cette semaine, ça fonctionne!). L'été est arrivé, je suis prisonnière de ma rédaction. J'ai fermé mon livre de kinyarwanda le mois dernier (il est tombé dans mon bain), et je ne l'ai plus rouvert depuis, même si une amie m'en a ramené un exemplaire tout neuf. Le Rwanda me sort par les oreilles. Je crois que le choc du retour est passé. J'en suis à la seconde étape : la folle envie des raccommodements raisonnables avec mon Québec... St-Jean, 400e et Festival d'été aidant. Déterminée à contrer le décrochage, j'ai joint sur Facebook le groupe de discussion"J'ai commencé un doctorat pis ma thèse avance pas pentoute". Mauvaise idée. Facebook représente LE décrochage par excellence.

6.06.2008

Les pièges de l'écriture

Le génocide de 1994, encore si frais dans les mémoires collectives, demeure un événement qui prend son sens dans son contexte et non dans une terminologie élaborée à partir de définitions onusiennes. C'est-à-dire qu’il importe de distinguer le vécu de ce drame et sa forte charge émotive de sa qualification dans des mots qui ne peuvent rendre l’indicible. L’Histoire a besoin de temps. Les regards posés sur ce drame, au travers films et livres, sont d’un tout autre ordre : les représentations et les ébauches d’explications qui circulent, quoique nécessaires, reflètent des tendances, des choix ontologiques, des politiques, des émotions, des intentions parfois, en bref des pièges qu’il convient de saisir. La démarche historique nécessite un recul, un éloignement de l'émotion pure. Plusieurs ouvrages aux prétentions d'historicité (qui sortaient déjà en 1995) doivent donc être considérés avec beaucoup de suspicion!

Le fait d’ « événementaliser » un drame pose déjà un soit un problème, celui de son cadrage. Situer, c’est circonscrire, définir, c’est opérer un choix d’agencement de concepts associés à d’autres constructions, d’autres souvenirs. Expliquer, c’est aussi exposer les mémoires collectives concurrentes, les perceptions, les émotions qui ont conduit au drame. C’est, accusent d’aucuns, les publiciser, les faire vivre encore, leur accorder une permanence. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’ethnicité est avancée comme facteur explicatif, alors que plusieurs aimeraient bien la mettre au rancart pour de bon. Expliquer signifie également remettre en contexte, entreprise hautement contestée : d’aucuns avanceront qu’évoquer le contexte de guerre civile préalable au génocide dilue effrontément l’ampleur du drame. Aussi, la plupart des analystes prendront soin de reconfirmer l’envergure du génocide en introduction de leurs travaux.

Le problème est d’autant plus aigu lorsqu’il est question de l’Après. Dans l’imaginaire occidental marqué de l’empreinte de l’Holocauste, dans le cœur de ceux qui ont été touchés par le drame rwandais, un génocide trône au sommet des traumatismes collectifs. Cette emphase mise sur 1994 a ses conséquences sur les perceptions des autres drames humains, sur les catégorisations de populations entières (victimes, rescapés, génocidaires), sur la nature de l’aide offerte au Rwanda (ciblée ou collective), enfin, sur la tolérance internationale face aux « incartades » commises par le gouvernement de succession. Le fait de souligner, par exemple, les violations des droits humains commises par les autorités rwandaises actuelles donne prise à des procès d’intentions (complicités avec les anciens génocidaires, volonté de déstabiliser le pays, incompréhension des réalités locales, nouvelle entreprise de colonisation) surtout de la part de ceux pour qui l’autoritarisme est préférable au chaos. Autre crainte : si le silence est simple à instrumentaliser, l'inverse est aussi vrai, et nul n'a envie de donner prise et arguments à des éléments radicaux, dans un monde où le passage d'une dictature à une autre fait office de troublant pattern.

Pour clôturer le tout, le chercheur étranger porte les stigmates de la colonisation qui a fait ses ravages dans le pays, notamment en « biologisant » des catégories sociales (Hutu, Tutsi, Twa) qui échappaient aux critères européens. S’intéresser au Rwanda, c’est aussi reproduire un pattern : l’histoire rwandaise a longtemps été monopolisée par la recherche européenne, donc ce qui est une fierté pour un Québécois (ex : voir un Béninois étudier son histoire) n’a pas le même sens au Rwanda.

5.31.2008

Incruste chez elle

Le choc existentiel du retour, un classique...

Il se pointe au détour d'une conversation anodine avec des copines qui font de la quête du Grand amour leur objectif de vie. Pendant un film insipide où défilent les marionnettes, les femmes au botox, les artifices. Ou lors d'un souper entre proches, pendant lequel les régimes alimentaires prennent le haut du pavé.

"Il y a des gens qui crèvent de faim!"

Quand je sors ma phrase assassine, le party est terminé.

J'essaie de me retenir, mais je n'y peux rien. La famine, qui frappe l'imagination, n'est encore qu'un alibi car le pire, c'est la crise de moralité. Je reviens d'un monde où la survie fait Loi, où l'amour s'efface devant la peur... Un monde où la ligne a été franchie : où il est devenu possible de tuer sa femme, son enfant, son frère, pour sauver sa peau, où toute relation amicale, sentimentale, familiale est devenue un vestige, une hantise future, un investissement en péril. Où l'ouverture amoureuse signifie le ressurgissement de l'émotion, intolérable devenue. Au Rwanda, dans certains contextes, le choix de l'amour relève de l'héroïsme. Alors oui, je suis sensible à la question de la surconsommation amoureuse, de la légèreté de l'être. Je n'arrive pas à m'amuser des aventures d'un soir racontées par des amis un peu blasés. Je n'arrive pas non plus à compatir aux litanies déjantées d'âmes solitaires en peine. Parce que ici, tout est possible et que seule l'impossibilité me chavire vraiment.

Une fois, un informateur, qui craignait pour sa vie, m'a appelée à l'aide. Je me suis débarrassée de lui, parce que je craignais pour ma peau. Je l'ai laissé tomber. C'eut été mon frère, mon père, ma meilleure amie, et je pense que... j'aurais fait la même chose. Je ne peux même plus m'illusionner sur moi-même. Il y a des lieux où la peur est plus forte que l'amour.

5.27.2008

Double vie

Hier, coup de théâtre : arrestation à Bruxelles du maquisard Jean-Pierre Bemba, qui a sévi tant en République démocratique du Congo qu'en République Centrafrique. Chaque fois qu'un Seigneur de la guerre est écroué pour crimes contre l'humanité, je ne peux m'empêcher de sourire par en-dedans. Ces arrestations sont sélectives, hautement politiques, tant d'autres bandits restent sur les rangs, je sais, mais... tantpis pour la "realpolitic", je préfère applaudir chaque premier pas d'un bambin, chaque nouvelle enjambée sur la lune. C'est pour dire... je dévore chaque nouvelle en provenance de la région africaine des grands lacs, j'applaudis lorsqu'un quidam daigne s'y intéresser, que ce soit pour dénoncer les complicités coupables des grandes multinationales ou tout simplement pour y admirer les paysages. La moité de mon existence de chercheure est actuellement consacrée à un sujet qui n'intéresse qu'une infime minorité d'entre mes compatriotes. Le sourire béat que j'affiche lorsque les nouvelles sont bonnes n'a pas sens que pour moi. C'est une solitude étrange, parfois dérangeante.

4.26.2008

Le pouvoir

Un exil éternel, une soif de pays, des années d'oppression, un complexe de Napoléon, un manque de reconnaissance chronique? Quels facteurs peuvent expliquer que des hommes partent à la conquête du pouvoir comme l'on va à la poste ? Et surtout : comment réagir face à des hommes sans scrupules pour qui le pouvoir est une fin et non un moyen ? Jusqu'où va la tolérance face aux intolérants ?
Le Rwanda m'aura fait comprendre à quel point l'intolérance est un mal contagieux, d'une sournoiserie sans borne. Un jour, je suis demeurée interdite, je me suis découvert des zones d’ombres, des interstices d’immoralité, me surprenant moi-même à adopter la plus infâmante des postures humaines : la déshumanisation de l’Autre, le sentiment que devant des hommes aux comportements abjects, je refusais de partager mon humanité avec eux. « Ce sont des créatures, ils violent systématiquement des droits humains, ils ne méritent pas ce qualificatif d’Homme ».
Et là, soudainement, je comprends un peu mieux le principe de l’escalade dans la violence, je me rends compte à quel point cette violence est humaine, même chez les plus rationnels d’entre nous. Un cheval de Troie... car elle naît souvent de la violence commise par l'autre.
C'est dire comme chaque geste violent est un mauvais germe planté.

4.09.2008

Quand l’histoire est écrite par des figurants

Une abondante littérature et cinématographie est née des cendres du génocide rwandais de 1994, Un dimanche à la piscine à Kigali et J’ai serré la main du diable ayant même été tournés au Rwanda. Les images et récits du génocide à la machette ont frappé les imaginations. Malgré cette surabondance, rares sont ceux qui pourraient replacer ce génocide dans son contexte à l’aube de ces quatorzième commémorations. La recherche est même frappée de lourds interdits : un peu comme si « tenter d’expliquer » donnait prise à un semblant de justification d’une réalité indicible.

J’étais sur le terrain en 2007 lorsque le cinéaste français Alain Tasma et son équipe ont « investi » le Rwanda pour y reconstituer l’Opération Turquoise, une action militaire organisée par la France vers la fin du génocide rwandais. L’équipe s’est arrêtée à Butare, province très touchée par les massacres, y a recruté des figurants et promené de faux camions d’interahamwés, provoquant même des malaises chez des locaux. Je passerai outre les scènes disgracieuses de fin de soirée pour ne retenir que ce que j’ai vu sur le plateau de tournage : un dicta-réalisateur engueulant des enfants dociles, parce que ceux-ci rigolaient nerveusement ou bougeaient un peu pendant le tournage. Après des heures de répétition, ce dîner-apartheid : les blancs « muzungus » dans une salle, les Rwandais dans l'autre. Le buffet aux blancs, une boîte à lunch rationnée aux Rwandais. « On ne peut pas leur donner accès au buffet, ils vont faire une montagne de leur assiette », m’a expliqué une responsable du casting. Décision suggérée par des « collaborateurs rwandais », parait-il… Une séparation dérangeante : que représente un buffet sur le total d'un budget, pour un tournage qui déplaçait une montagne entre Kigali et d’autres villes?

Les figurants ? Des gens longilimes aux traits fins et au nez étroit pour jouer les tutsis et… des hutus trapus, le nez très épaté. Ils ont été choisis parce que leurs traits grossissaient les stéréotypes courants, alors qu’en réalité l’ethnicité n’est pas affaire de physionomie mais bien de conscience identitaire. Il y a certes des controverses sur l’origine des catégorisations Hutus, Tutsis et Twas-transmises en filiation paternelle- et sur le servage qui a caractérisé la période pré-coloniale. Ces questions, pourtant documentées dans la littérature scientifique, font l’objet d’interprétations susceptibles d’être utilisées à des fins politiques par des seigneurs de guerre sans scrupules : système de castes « biologisé » par les colons belges pour les uns, appartenance biologique et immuable chez les autres.

Bref, tout ce remue-ménage pour en venir à quoi ?


Des pièges guettent les observateurs pressés de raconter le génocide : le découpage temporel ahistorique, le suremploi du paradigme ethnique (faisant fi de l’assujettissement de l’ethnicité à des ambitions personnelles) et l’instrumentalisation de la production artistique pour fins politiques (pendant le tournage, cette guerre diplomatique entre la France et le Rwanda…). Des représentations hâtives propices au mauvais emploi de concepts : les « génocidaires » (pour désigner des présumés tueurs avant même leur traduction en justice), « rescapés » (qui désigne de plus en plus les seuls tutsis et oublie les victimes hutues), « hutus modérés » (qui laisse entendre une exception à une loi générale plutôt troublante). Des catégorisations impropres à la complexité du drame passé et qui reproduisent les mêmes clivages.

La présence –éphémère- de ces équipes de tournage étrangères rappelle combien le déséquilibre est grand entre ceux qui peuvent parler, même ne sachant pas, et ceux qui gardent le silence, alors que des acteurs de la guerre civile et du génocide sont toujours au large. Vu la culture politique du pays (rapport douloureux avec le pouvoir), il est difficile de recueillir des informations sans au préalable un contact prolongé avec les locaux et une acceptation de ses propres limites. Un contact qui révèle également le grand décalage qui subsiste entre les Rwandais de la diaspora venus au pays après le génocide et ceux, souvent plus invisibles, qui étaient présents pendant le génocide et qui sont qualifiés de « soaps » dans le langage populaire, en référence à l’insaisissable.

Lors des entrevues accompagnant la sortie des films, les réalisateurs mentionnent la présence d’une équipe de psychologues sur les lieux du tournage. « Le film permet d’être à l’écoute, de laisser parler les émotions », évoque-t-on, sans questionner la valeur de l’argument psychologique. En réalité, l’histoire du Rwanda, longtemps monopolisée par les élites, est encore écrite par les Autres, alors que des Rwandais qui ont vécu douloureusement la guerre et le génocide gardent un silence troublant. Si certains acceptent un salaire de 10$ pour jouer les figurants d’un jour, ce n’est pas par désir de « se confier » à des inconnus. C’est parce que pour un employé de maison, cela représente parfois trois semaines de salaire.

Dans le Rwanda de 2008, voici à mon avis les trois questions prioritaires : les droits humains des Rwandais sont-ils respectés sous cette nouvelle République ? Les politiques de réconciliation mises de l’avant par le gouvernement sont-elles effectives, ce dernier est-il crédible ? Enfin, les locaux qui peuvent répondre aux deux premières questions peuvent-ils s’exprimer ?

4.05.2008

Déconnecté

J'ai eu un choc samedi passé. Il y avait une conférence à Montréal qui portait sur les circonstances du génocide- un débat dans lequel je n'ai pas envie de mettre les pieds. Il était question de la difficile recherche de la vérité. Le tout a dégénéré en cirque, des participants allant jusqu'à insulter les conférenciers. Mon choc, c'est de me rendre compte du décalage qui subsiste entre la diaspora engagée et les Rwandais présents au Rwanda, qui vivent à tous les jours la réalité de la réconciliation. Une question qui là-bas n'est même plus politique, mais bien sociale... J'avais envie de me lever et de hurler: "Je n'entends que de l'intimidation verbale ici, alors que des gens là-bas se battent pour la liberté d'expression! Nous avons une démocratie, et des gens venus pour la ruiner?" Pour dire vrai, j'ai quitté avant la fin, avec mal de tête.

3.28.2008

Noce blanche et nuits illuminées

Ce sont les nuits de New York qui m'accueilleront en mai... le tout grâce à la jeune demoiselle qui est photographiée ci-bas. C'est qu'elle a gagné le premier prix d'un concours de photographie sur le thème de la lutte contre le racisme (Université Laval). Je dis "elle" et pas moi, parce que c'est sa présence seule qui fascine. Et moi, je suis contente, parce ce prix me rassure : le Rwanda est pertinent, le Rwanda est important, le Rwanda existe.

3.21.2008

Post partum

C'est Marie, compatriote doctorante, qui m'a ouvert les yeux :

- À notre retour de terrain, on a tendance à cesser d'écrire. C'est dommage. Après, on le regrette. Le cheminement du retour est parfois aussi important que le terrain lui-même.

Elle a raison et je lui envoie une fleur. La réadaptation à notre société nous envoie souvent des signaux de première importance : durant cette phase, les difficultés de réadaptation sont riches en information sur le terrain qui s'est achevé.
Par exemple, je suis devenue un peu parano, et mes amis s'en amusent. Au resto, je parle à voix basse, je jette des regards derrière mon dos, parfois je me penche un peu vers l'avant pour échanger des confidences. Je lis dans les regards aussi. Et lorsque je rentre dans une pièce, mon esprit enregistre rapidement la position géographique des bipèdes en présence.
Étrangement, les retours de terrain sont peu documentés. Parce qu'on en a marre, parce qu'on devient oisif ? Pas vraiment. On est trop pressés je crois de replonger dans nos notes pour tout raconter, oubliant les leçons à tirer de la descente d'avion.
Depuis mon retour, je suis pourtant plus productive que jamais. Mais mes efforts sont dirigés ailleurs. Mon blogue est en perdition. Mais cette période est résolue : je m'y remets!

Mes favorites

Noce blanche

Butare, Rwanda, 2007- C’est jour de Noces. Toute de blanc vêtue, cette jeune demoiselle d’honneur rwandaise admire avec dévotion celle qui épousera son oncle Olivier. Dans les yeux de cette beauté d’ébène, défile la silhouette bleue de la mariée, la canadienne Marie-Ève. La demoiselle, fascinée par la différence, vit son premier contact interculturel. C’est pourquoi elle est si belle, si transfigurée. Et nous, de souhaiter très fort qu’elle demeure à l’abri le plus longtemps possible des conflits et des violences interethniques qui marquent sa société. Pour que triomphe l’innocence…








Femmes du monde

L’Européenne, la Nord-américaine, l’Africaine. Cumulant les identités, elles ont à trois vécu dans près de 30 pays, et se sont retrouvées au Rwanda en 2007, l’espace d’une « vie provisoire », pour citer L. Major. Intriguées, révoltées, chagrinées par le mal, la guerre et la violence, elles cherchent à comprendre POURQUOI. Les deux premières comme chercheures, la dernière comme journaliste. Une image toute simple, sans artifices, mais des yeux tantôt vulnérables, tantôt frondeurs, qui lancent : « pourquoi avez-vous peur de nous, de notre différence, de notre solidarité? »

2.26.2008

Récit: La servitude de Milena

Je l'appelle ma ville-zombie : ses rues envahies par les ronces et ses maisons abandonnées criblées de balles défilent sous les regards vitreux de ses vieilles habitantes, des veuves au visage ravagé et édenté, et aux cheveux épars dissimulés sous un foulard. Coincée entre les montagnes balkaniques, Srebrenica est cette fleur fanée encore hantée par le massacre qui l'a vu naître aux yeux du monde. C'était en 1995, mais qui se souvient ? En une semaine, les 8000 hommes de la ville ont été massacrés parce qu'ils étaient des musulmans, et ce, à la barbe des casques bleus des Nations Unies sensés les protéger.

Encore aujourd'hui, on y souffre, mais cette fois, par la faute de gens comme moi.

Je voudrais, une fois pour toutes, apprendre à saisir l'essence des événements au fil des jours, non pas avec le recul, alors que les préjugés se sont déjà imposés, au mépris de la vérité et du respect des Milena de ce monde.

Je voudrais avoir une chance, une seule, de demander pardon à Milena.

-1-

Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine, la petite Milena, âgée de neuf ans, coulait des jours heureux dans la petite bourgade de Srebrenica, située tout près de la frontière avec la Serbie. Ses parents, des Serbes orthodoxes, l'amenaient à l'église à chaque semaine ; elle fréquentait l'école du coin, côtoyant une poignée de Croates catholiques et une majorité de musulmans appelés « Bosniaques ». Peu importe leurs origines disparates, tous étaient « bosniens », se disait la naïve Milena, tout de même vaguement consciente de la menace extrémiste qui guettait. L'enfant saisissait des brides de conversations ça et là : déjà, on parlait d'une Serbie vindicative, des milices et de l'armée d'un certain Milosevic qui, au nom du Grand peuple serbe, chassaient les musulmans de leurs villages, aux portes de Srebrenica. Un jour, des soldats coiffés d'une étrange coquille bleue ont débarqué à Srebrenica, clamant qu'ils allaient en faire une zone protégée pour tous les réfugiés musulmans des environs, lesquels arrivaient par milliers.

Milena a commencé à percevoir les regards gênés de ses camarades musulmans, alors que les calamités s'abattaient sur le village assiégé par des milices serbes frustrées. « Ce sont ces sales Serbes », murmurait-on, dès que l'eau ou les vivres étaient détournés du village. Une fois, des habitants ont organisé une expédition armée hors de la ville pour assassiner des civils serbes dans des villages voisins. « Ma fille, nous ne sommes plus les bienvenus ici », a décrété le père de famille. « Nous partons en Serbie ».

Milena était à Belgrade, en Serbie, lorsque le carnage a éclaté le 11 juillet 1995. Elle a tout vu à la télévision : malgré la présence des coquilles bleues, les forces serbes ont pénétré dans Srebrenica, séparé les femmes et enfants des hommes, puis ont amené ces derniers dans différents points de la commune pour les fusiller. Il aura fallu des chaises aux soldats lors des fusillades pour éviter qu'ils ne se fatiguent, tant les hommes à abattre étaient nombreux.

Srebrenica était devenue une ville serbe. Milena, assise dans son salon de Belgrade, maudissait les hommes qui avaient souillé son identité...

Les années ont passé, et la guerre aussi. Srebrenica a été enchâssée dans une toute nouvelle République serbe qui a en quelque sorte entériné le nettoyage ethnique. Mais les Bosniaques ont obtenu le droit de réintégrer leur maison. Aussi, des orphelins et des veuves, certaines violées, ont tenté un retour, après des années d'exode.

Ceux qui avaient la force de revenir, tant serbes que bosniaques, ont repeuplé le paysage, les autres ne reviendront sans doute jamais.

Je ne crois pas que je serais revenue. Milena, adulte devenue, a eu ce courage.
Je l'ai connue à la Maison des jeunes de Srebrenica, lieu de rassemblement de jeunes dans la vingtaine qui ont grandi dans l'ombre du drame. Plusieurs rêvent de quitter le pays pour tenter leur chance ailleurs, loin des lieux de hantise, d'où un attrait pour la langue anglaise. C'est là d'ailleurs, dans cette maison, qu'aboutissent la majorité des étrangers de passage, journalistes la plupart, lorsqu'ils cherchent un traducteur lors des commémorations annuelles du massacre. Ces jeunes ont la générosité de se prêter au jeu de l'interprétation, même si la présence des étrangers est un fer rouge dans la plaie béante.

C'est donc en ma qualité de fer rouge que je me trouvais à Srebrenica en 2006, comme apprentie anthropologue intéressée aux lendemains de guerre.

Je me souviendrai toujours de cette première rencontre. Milena jouait les interprètes pour un journaliste canadien. Début vingtaine, belle, blonde, mince, le petit nez retroussé, les tâches de rousseur, les vêtements ajustés à la dernière mode... J'ai pensé : « Je devrais la présenter à mon petit frère ».

Milena assurait la coordination de la Maison des jeunes. Je voulais y organiser une réunion pour discuter du rôle des médias dans la reconstruction d'après-guerre. Comme la plupart des habitués de la maison étaient des Serbes, elle tenait mordicus à la présence de sa meilleure amie, d'origine bosniaque. C'est ainsi que j'ai rencontré Nathalie, une musulmane hors norme, toute de jean vêtue, tatouée et maquillée.

De fil en aiguille, nous nous sommes retrouvées toutes trois, une Québécoise catholique, une Serbe orthodoxe et une Bosniaque musulmane, attablées dans un des rares cafés de la ville-zombie.
.
– Je commande de la bière pour nous toutes! a décrété Nathalie.
– Mauvaise fille, ai-je dit. Je pensais que les musulmans ne buvaient pas ?
– Là, on parle des bons musulmans... moi, je n'en suis pas une!
– Et bien, moi je suis une bien mauvaise catholique.
– Et moi, une bien mauvaise orthodoxe!

C'est ainsi qu'une amitié est née. Plus tard, nous avons trinqué à la tolérance, bière à la main.

– Les plus racistes sont souvent les premiers à se dire croyants, a lancé Milena. Ici, dans les Balkans, quand les gens se tapent sur la tête, ils le font avec un crucifix, avec la bénédiction de Dieu-le-père! On ne compte plus les chefs d'église qui ont béni des chars d'assaut.
– On n'est pas en reste, je t'assure, a rétorqué Nathalie. Va voir dans les villages, y a des mudjahidins tout juste débarqués de Syrie ou d'Iran qui viennent reconstruire de belles mosquées toutes neuves... et nous enseigner la bonne manière de pratiquer l'islam!

-2-

C'était avant le jour fatidique. Quand je pouvais encore regarder Milena droit dans les yeux.

Les Occidentaux, surtout ceux qui ont le sentiment de faire partie d'une « communauté internationale », sont de grands sentimentaux. S'apitoyer sur les victimes de guerre, ils connaissent. Mais l'émotion brute peut être un piège : rarement le ressenti se mue-t-il en action constructive.

Toute ma vie durant, je me souviendrai de ce jour où j'ai perdu la vue.

Je revois la scène : la Maison des jeunes, plongée dans le noir, pour les besoins d'une soirée musicale. Milena, fière organisatrice, qui s'affaire, tandis que l'alcool coule à flots... Je me promène avec ma caméra, croquant ça et là des visages rieurs. Alors que l'alcool pousse progressivement au retranchement dans la danse, la séduction ou l'isolement en petits groupes, ma caméra accroche un regard pensif, solitaire. Ma soirée ne fait que commencer...
Je l'appellerai Mehmed. Il a besoin de parler. Il a sans doute eu un mauvais jour. Mais peut-être ai-je éclairé brièvement ce jour de brouillard grâce à mon sourire et ma caméra coquine. Alors je serai la confidente. Je ne sais pas. Il y a de cela quelques années, alors que je me croyais seule sur un pont de traversier entre Québec et Lévis par temps froid, j'ai croisé un homme qui contemplait le fleuve, accosté à la balustrade. Trop occupée à écouter de la musique, je n'ai pas croisé son regard. Le type a sauté. Parfois, je me demande si un sourire d'une inconnue n'aurait pas suffit à le garder sur la terre ferme? Ce jeune est peut-être sur un pont, à regarder l'eau s'écouler. Il ne parle que le bosanski, et devra répéter chacune de ses phrases pour être certain que je le comprenne. Durant deux heures, il raconte. Je ne vois plus que lui. La foule, les musiciens, tous ont disparu. Ce jeune est issu d'une famille reconstituée atypique : sa mère musulmane, séparée de son père musulman, a convolé avec un Serbe en secondes noces. Le couple reconstitué aura un fils ensemble : le demi-frère de Mehmed, étiqueté « serbe ». Je ne comprends pas pourquoi il me raconte tout cela, sinon pour conclure qu'actuellement, il noit un mal de vivre profond dans l'alcool.
En 1995, éclate le massacre des Bosniaques de Srebrenica. Le jeune me raconte, les yeux complètement hagards. Je cesse de respirer.
- Ça c'est passé ici-même, dans cet immeuble.
La Maison des jeunes. Il m'amène dans un coin de la pièce.
- Là.
Il mime. Des mains ligotées.
- J'ai vu! Mon beau-père a tué mon père ici, devant moi. J'avais dix ans.Il me montre une cicatrice sur son front. Un autre sur son oeil. Encore une autre sur son ventre. Des coups de couteau.
- Mon demi-frère. C'est lui qui m'a fait ça.Je le regarde droit dans les yeux : il est au bord des larmes. Moi aussi.- Ton frère ? Quel âge, il avait ?- 7 ans.- C'est ton beau-père qui l'y a obligé ?- Oui. Mais il m'a fait ça avec le sourire.Je ne sais pas quoi dire, je le regarde.
- Il est ici, dit le jeune serveur.- QUI est ici ?- Mon frère. - Ici?- Oui, dans cette pièce. Et ce soir, il dormira dans la maison de notre mère !
- Tu vis avec eux?
– Non. C'est la première fois que je le revois.
Son regard est d'acier. Le frérôt, un grand échalas, encore ado, se pointe et vient lui donner une accolade. Il a un peu bu, il est joyeux.
La scène suivante me fera prendre conscience du drame profond de ce pays.
Mehmed me regarde droit dans les yeux, stoïque, pendant que son frère l'enserre. Alors Mehmed se penche vers lui, l'embrasse sur la tête en toute hypocrisie, puis reporte son regard sur moi. Les yeux qu'il plonge dans les miens n'ont plus rien d'humain.- Comment est-ce que je peux encore faire ça ?!!

Le jeune frère repart, nonchalant, ou inconscient c'est selon. Peut-être a-t-il oublié cette scène dramatique. Peut-être son cerveau a-t-il disjoncté pour le protéger des états d'âme.

Je ne parviens pas à détacher mon regard des yeux de Mehmed. Comment fait-il pour fréquenter cet endroit ? Pourquoi s'oblige-t-il à un tel pèlerinage macabre ?

– Hé, c'est quoi cet air sérieux ? C'est le temps de danser maintenant!

Je sursaute. Un jeune homme début vingtaine m'enlève à Mehmed. Il m'offre une cigarette, je décline. Ses yeux brillent. C'est à cause du reflet des lumières dans ses pupilles dilatées. Il doit avoir dix, sinon quinze ans de moins que moi.

– D'où viens-tu ? me demande-t-il.
– Canada. Et toi ?
– Bratunac. Un peu moins loin! Tu fais quoi ici ?
– Je suis étudiante.

Forcément, je suis là pour une raison qu'il déduit rapidement. Qui passerait de petites vacances dans un bled comme Srebrenica ?

– Tu devrais aller faire ton tour au cimetière serbe de Bratunac, laisse-t-il tomber. Il n'y a pas que les Bosniaques qui pleurent leurs morts.

Bratunac est un des villages avoisinants qui a subi les représailles de Bosniaques assiégés. Je suis étonnée de cette prise de position aussi forte qu'inattendue. Mais tous les étrangers viennent ici pour une seule raison : se remémorer un massacre. Faut-il se surprendre de l'irritation des locaux ?

Srebrenica : 8000 morts bosniaques. Bratunac : 60 morts serbes. Et il veut que je pleure ?

Soudain, ce haut-le-coeur. Je pense à Mehmed.

-3-

« Je ne savais pas ».

Milena est bouleversée. Je ne pouvais garder l'histoire de Mehmed pour moi.

Elle côtoie le jeune à tous les jours et pourtant... aura-t-il choisi de se confier à une parfaite étrangère. Cela a tout à voir avec sa serbitude. Je le sais. Elle le sait. Elle porte la culpabilité des autres sur ses frêles épaules, elle, la tolérance incarnée.

Me revient en mémoire le commentaire du Serbe de Bratunac. Submergée par la colère, je me montre émotive, irréfléchie. Odieuse.

« Comment ce jeune peut-il mettre sur un pied d'égalité les morts serbes et les morts bosniaques ? On parle quand même d'une différence de 8000 morts! »

Milena me répond d'une voix douce, en baissant les yeux :

– Peut-être... peut-être voulait-il seulement rappeler... que les Serbes ont souffert eux aussi.

Un cri du coeur qui résumait à lui seul le drame des enfants qui supportent le poids de la culpabilité collective. Une réplique sentie que mon coeur n'a pas su accueillir.

J'ai désapprouvé en mon for intérieur cette réaction de Milena. Elle l'a perçu. C'est sans doute pour cela qu'elle s'est peu à peu détachée de cette amitié naissante qui ne demandait qu'à s'épanouir. J'étais comme tous les autres, ces étrangers de passage qui ne voient que les souffrances de masse, et pas celles qui étouffent les invisibles. Je n'avais décidément rien compris.

-4-

Les images médiatiques montrent la main qui tue et le quidam qui s'écroule sous les balles. Les mots catégorisent, identifient des groupes de victimes et des armées d'assassins. Ces images, je les avais en tête lorsque j'ai connu Milena. Je me croyais forte, à même de résister aux stéréotypes. J'avais oublié que l'état de victime pouvait fluctuer au gré du temps, qu'elle n'était pas une catégorie figée sur une ligne chronologique.

Après dix ans, qui se souvient de Srebrenica ? L'oubli est un affreux créateur : il fait des victimes d'hier des laissés-pour-compte et des enfants de demain des héritiers de malheur. Il ignore le courage des fourmies appelées à rebâtir en dix ans ce que les armes ont détruit en dix jours.

La souffrance est un poison qui s'épand comme une tache d'huile. Au fil des jours, elle s'immisce dans toutes les couches d'une société traumatisée ; contagieuse, elle franchit les frontières, enrobe les diasporas de son fiel ; elle traverse les générations, allant jusqu'à ternir l'avenir d'enfants à naître. Car un bébé naît avec une identité parentale : il est inmanquablement le « fils de ». S'il a encore son innocence, on lui prête déjà des étiquettes.

Tout récemment, je suis tombée sur une dépêche annonçant la condamnation d'un homme de Srebrenica pour crimes de guerre. Il portait le même nom de famille qu'elle. Je ne saurai jamais s'il s'agissait d'un oncle, d'un frère ou de tout autre membre de sa famille.

Mon petit doigt me dit qu'elle le connaît très bien. Et mon coeur sait qu'elle en souffre.

2.03.2008

Tremblement

Aujourd'hui, une série de tremblements de terre a frappé Bukavu, la ville congolaise frontalière d'avec le Rwanda. Une fois de plus, le Lac Kivu est frappé de malheur, comme si Dame Nature se mesurait avec la nature humaine, dans un triste bal macabre qui n'en finit plus. Beaucoup de dégats. Des morts. Une tare de plus pour une population déjà vulnérable, décimée...

On me demande si le Rwanda m'a marquée... surtout que le silence semble être mon refuge depuis mon retour. Je regarde mon parcours, j'ai l'impression de sortir d'une boîte. Je me sens comme si j'étais en liberté conditionnelle, mais voilà, après des mois à mesurer mes paroles, je n'arrive pas actuellement à gérer ma capacité de parole retrouvée. Je confronte des attentes : on s'attend à ce que je rentre touchée, figée, devant l'ampleur du génocide. Moi, je reste surtout figée devant la désinformation et les tentatives maladroites de mémorisation entourant ce génocide. Il est trop tôt pour en raconter l'histoire, beaucoup trop tôt.

Quand les acteurs d'une pièce sont encore en scène, difficile d'en faire la critique constructive. Au Rwanda, des acteurs du génocide sont encore en scène, des acteurs qui font de la pression sur des témoins, des observateurs. Certains profitent de cette incapacité de parler, de cette peur de s'exprimer, pour passer des messages orientés. C'est pourquoi il faut actuellement diversifier ses sources, prendre du recul critique face à ce qui est dit, raconté et filmé, et surtout comprendre que les visions exposées sont partielles.

Comprendre que moi la première, je n'ai raconté que le centième de ce que j'ai vu, senti, pensé. Par prudence, par crainte, par besoin de recul.

1.08.2008

Premières leçons rwandaises

Même les deux pieds dans la neige, le parfum du Rwanda me suit, et une première leçon, tiens : l'existence de plusieurs modalités dans la mort. Il y a les morts effectives, les morts qui ont plus de poids que d'autres, il y a les morts-vivants, qui seront peut-être les bourreaux de demain.

Il y a l'oubli. Impardonnable. Celui qui fait des victimes d'hier des laissés pour compte et des enfants de de demain des héritiers de malheur. Celui qui ignore le courage des fourmies appelées à rebâtir en 10 ans ce que les armes ont détruit en 10 jours.

Les images médiatiques retiennent la main qui tue et le quidam qui s'écroule sous les balles. Les mots catégorisent, identifient des groupes de victimes et des armées d'assassins. Parfois l'on oublie que l'état de victime peut fluctuer au gré du temps, qu'elle n'est pas une catégorie figée sur une ligne chronologique.

La souffrance est un poison qui s'épand comme une tâche d'huile. Au fil des jours, elle s'immisce dans toutes les couches d'une société traumatisée ; contagieuse, elle franchit les frontières, enrobe les diasporas de son fiel, elle traverse les générations, allant jusqu'à ternir l'avenir d'enfants à naître. Car un bébé naît avec une identité parentale. Il est inmanquablement le « fils de ». Il a encore son innocence, mais on lui prête déjà des étiquettes.

Je repense à Christine, cette amie psychologue belge qui étudiait le comportement des enfants tutsis né après le génocide de leur ethnie. « Ils font des cauchemars, très souvent. Pendant les commémorations des massacres, ils se réveillent en sursaut pendant la nuit. Une fois, une petite fille m'a raconté avoir été poursuivie par des milices qui voulaient la massacrer, elle et sa famille »

J'ai parfois reproché à Christine de s'en être tenue aux enfants des rescapés et victimes. Nous en discutions souvent. Mais la recherche puise aux mêmes sources -financières- que la coopération internationale : l'attention se concentre sur des victimes bien catégorisées. Et tantpis pour les dits « hutus modérés » qui ont été victimes des exactions.

D'ailleurs, je déteste cette expression consacrée : hutu modéré. Elle laisse entendre qu'un hutu sans machette est une exception à la norme, pas vrai ?

1.05.2008

Bonne année

De retour au Québec pour les vacances, où m'attendaient des bancs de neige fabuleux et un froid pour le moins... sibérien. Premier réflexe : photographier la présentation météo d'un réseau de télévision locale, pour me rappeler comme il fait bon vivre dans un mercure négatif... et encore, quand on parle de -20 degrés, on parle ici d'un maximum de la journée. J'entame donc la rédaction de ma thèse mais tiendrai la route avec la suite de mes anecdotes rwandaises... Bonne année 2008!