6.19.2008
L'été qui s'incruste
Il fait beau, les oiseaux gazouillent, les fêtards défilent sur la Grande-Allée voisine jusqu'aux petites heures du matin, les Plaines d'Abraham me narguent de leur présence (Incruste! Psst! Viens à nous!), les rayons du soleil qui percent ma fenêtre se posent sur ma vitrine internet. Je me fais tabasser des yeux lorsque je souhaite haut et fort un peu de pluie pour hausser ma concentration (cette semaine, ça fonctionne!). L'été est arrivé, je suis prisonnière de ma rédaction. J'ai fermé mon livre de kinyarwanda le mois dernier (il est tombé dans mon bain), et je ne l'ai plus rouvert depuis, même si une amie m'en a ramené un exemplaire tout neuf. Le Rwanda me sort par les oreilles. Je crois que le choc du retour est passé. J'en suis à la seconde étape : la folle envie des raccommodements raisonnables avec mon Québec... St-Jean, 400e et Festival d'été aidant. Déterminée à contrer le décrochage, j'ai joint sur Facebook le groupe de discussion"J'ai commencé un doctorat pis ma thèse avance pas pentoute". Mauvaise idée. Facebook représente LE décrochage par excellence.
6.06.2008
Les pièges de l'écriture
Le génocide de 1994, encore si frais dans les mémoires collectives, demeure un événement qui prend son sens dans son contexte et non dans une terminologie élaborée à partir de définitions onusiennes. C'est-à-dire qu’il importe de distinguer le vécu de ce drame et sa forte charge émotive de sa qualification dans des mots qui ne peuvent rendre l’indicible. L’Histoire a besoin de temps. Les regards posés sur ce drame, au travers films et livres, sont d’un tout autre ordre : les représentations et les ébauches d’explications qui circulent, quoique nécessaires, reflètent des tendances, des choix ontologiques, des politiques, des émotions, des intentions parfois, en bref des pièges qu’il convient de saisir. La démarche historique nécessite un recul, un éloignement de l'émotion pure. Plusieurs ouvrages aux prétentions d'historicité (qui sortaient déjà en 1995) doivent donc être considérés avec beaucoup de suspicion!
Le fait d’ « événementaliser » un drame pose déjà un soit un problème, celui de son cadrage. Situer, c’est circonscrire, définir, c’est opérer un choix d’agencement de concepts associés à d’autres constructions, d’autres souvenirs. Expliquer, c’est aussi exposer les mémoires collectives concurrentes, les perceptions, les émotions qui ont conduit au drame. C’est, accusent d’aucuns, les publiciser, les faire vivre encore, leur accorder une permanence. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’ethnicité est avancée comme facteur explicatif, alors que plusieurs aimeraient bien la mettre au rancart pour de bon. Expliquer signifie également remettre en contexte, entreprise hautement contestée : d’aucuns avanceront qu’évoquer le contexte de guerre civile préalable au génocide dilue effrontément l’ampleur du drame. Aussi, la plupart des analystes prendront soin de reconfirmer l’envergure du génocide en introduction de leurs travaux.
Le problème est d’autant plus aigu lorsqu’il est question de l’Après. Dans l’imaginaire occidental marqué de l’empreinte de l’Holocauste, dans le cœur de ceux qui ont été touchés par le drame rwandais, un génocide trône au sommet des traumatismes collectifs. Cette emphase mise sur 1994 a ses conséquences sur les perceptions des autres drames humains, sur les catégorisations de populations entières (victimes, rescapés, génocidaires), sur la nature de l’aide offerte au Rwanda (ciblée ou collective), enfin, sur la tolérance internationale face aux « incartades » commises par le gouvernement de succession. Le fait de souligner, par exemple, les violations des droits humains commises par les autorités rwandaises actuelles donne prise à des procès d’intentions (complicités avec les anciens génocidaires, volonté de déstabiliser le pays, incompréhension des réalités locales, nouvelle entreprise de colonisation) surtout de la part de ceux pour qui l’autoritarisme est préférable au chaos. Autre crainte : si le silence est simple à instrumentaliser, l'inverse est aussi vrai, et nul n'a envie de donner prise et arguments à des éléments radicaux, dans un monde où le passage d'une dictature à une autre fait office de troublant pattern.
Pour clôturer le tout, le chercheur étranger porte les stigmates de la colonisation qui a fait ses ravages dans le pays, notamment en « biologisant » des catégories sociales (Hutu, Tutsi, Twa) qui échappaient aux critères européens. S’intéresser au Rwanda, c’est aussi reproduire un pattern : l’histoire rwandaise a longtemps été monopolisée par la recherche européenne, donc ce qui est une fierté pour un Québécois (ex : voir un Béninois étudier son histoire) n’a pas le même sens au Rwanda.
Le fait d’ « événementaliser » un drame pose déjà un soit un problème, celui de son cadrage. Situer, c’est circonscrire, définir, c’est opérer un choix d’agencement de concepts associés à d’autres constructions, d’autres souvenirs. Expliquer, c’est aussi exposer les mémoires collectives concurrentes, les perceptions, les émotions qui ont conduit au drame. C’est, accusent d’aucuns, les publiciser, les faire vivre encore, leur accorder une permanence. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’ethnicité est avancée comme facteur explicatif, alors que plusieurs aimeraient bien la mettre au rancart pour de bon. Expliquer signifie également remettre en contexte, entreprise hautement contestée : d’aucuns avanceront qu’évoquer le contexte de guerre civile préalable au génocide dilue effrontément l’ampleur du drame. Aussi, la plupart des analystes prendront soin de reconfirmer l’envergure du génocide en introduction de leurs travaux.
Le problème est d’autant plus aigu lorsqu’il est question de l’Après. Dans l’imaginaire occidental marqué de l’empreinte de l’Holocauste, dans le cœur de ceux qui ont été touchés par le drame rwandais, un génocide trône au sommet des traumatismes collectifs. Cette emphase mise sur 1994 a ses conséquences sur les perceptions des autres drames humains, sur les catégorisations de populations entières (victimes, rescapés, génocidaires), sur la nature de l’aide offerte au Rwanda (ciblée ou collective), enfin, sur la tolérance internationale face aux « incartades » commises par le gouvernement de succession. Le fait de souligner, par exemple, les violations des droits humains commises par les autorités rwandaises actuelles donne prise à des procès d’intentions (complicités avec les anciens génocidaires, volonté de déstabiliser le pays, incompréhension des réalités locales, nouvelle entreprise de colonisation) surtout de la part de ceux pour qui l’autoritarisme est préférable au chaos. Autre crainte : si le silence est simple à instrumentaliser, l'inverse est aussi vrai, et nul n'a envie de donner prise et arguments à des éléments radicaux, dans un monde où le passage d'une dictature à une autre fait office de troublant pattern.
Pour clôturer le tout, le chercheur étranger porte les stigmates de la colonisation qui a fait ses ravages dans le pays, notamment en « biologisant » des catégories sociales (Hutu, Tutsi, Twa) qui échappaient aux critères européens. S’intéresser au Rwanda, c’est aussi reproduire un pattern : l’histoire rwandaise a longtemps été monopolisée par la recherche européenne, donc ce qui est une fierté pour un Québécois (ex : voir un Béninois étudier son histoire) n’a pas le même sens au Rwanda.
S'abonner à :
Messages (Atom)
