Je vous ai parlé de Mahir, immigrant canadien d'origine bosniaque, blessé de guerre, qu'une équipe de tournage a ramené en Bosnie pour filmer son retour. Mahir agissait comme interprète-acteur. Histoire de souffler un peu, je vous épargne les histoires tristes. Voici plutôt, après les petits meurtres entre amis, quelques perles sur l'art de chercher ce qui n'existe pas toujours.
Le cadre : un reportage sur l'après-guerre et les mines. L'équipe débarque avec son attirail (caméra, bagnole, preneur de son, alouette) dans un village serbe, à la recherche de corps enterrés sur une terre, près d'un barrage. Le réalisateur est convaincu de la véracité de son information. Le groupe trouve son ruisseau et son (très) petit barrage. « Mais attends, proteste Mahir, c'est un barrage de paysan, c'est pas un vrai barrage ça, c'est pas ici ». Le réalisateur s'entête. Alors il cherche, cherche, demande au paysan s'il peut fouiller sa terre. Le paysan en rit presque, hausse les épaules, les laisse chercher, quoi, une demi-journée, ce qui, bien sûr, finit par capter l'attention des villageois qui se mettent à les épier, avec suspicion. Trouvent rien. Le réalisateur s'empêtre dans sa paranoïa : « C'est donc qu'ils nous cachent quelque chose! Ils ont peut-être déplacé les corps pour les cacher." Toute l'équipe, Mahir le premier, ne pense qu'à déguerpir. Et voilà qu'ils sont suivis par des voitures. Un type se pointe: « Vous cherchez quoi? ». Des morts. « Je ne sais plus trop ce qu'on cherche en fait », répond Mahir. « Vous seriez mieux de vous en aller ». « Ok, on déguerpit », dit Mahir, ennuyé, qui commence à paqueter, suivi en cela par le preneur de son et le caméraman.
Le réalisateur, bougon, suit. Puis, sur le chemin du retour, le groupe croise une pancarte avec le nom du bon village (c'était le village d'à côté). Le visage du réalisateur s'éclaire: « Je savais qu'ils nous cachaient quelque chose! Ils auraient pu nous le dire que c'était le village voisin! » Bien sûr, que ces paysans se feront une fierté de dénoncer la présence de cadavres dans le village serbe d'à côté !
Une autre fois, le sketche. Sur la base d'informations, l'équipe débarque dans un village, soit disant contrôlé par des Mudjahidins. "On fait le tour des villages, à la recherche de barbus, les gens s'interrogent, nous accostent. Vous cherchez quoi, des barbus ? Mais quels barbus?" Eux ne comprennent rien, Mahir veut disparaître dix pieds sous terre. Par contre, et c'est le sérieux de l'affaire, il arrive que l'information s'avère exacte. Dans un village à dominance musulmane, des fondamentalistes terrorisent une minorité serbe. Mahir, lui-même Bosniaque, refuse de se reconnaître en eux.
Le cellulaire pour les nuls
Il n'y a que moi pour faire des erreurs semblables. Alors que tous ici sont des pros du téléphone cellulaire, j'en suis encore à apprendre à envoyer un texto (aux mauvais numéros) et à enregistrer des numéros de téléphone (sous la mauvaise appellation). Cette semaine, une amie m'envoie ce message : "Annie, ma connection internet ne marche pas, donc appelle-moi sur mon portable." Moi, incapable de retracer l'appel, j'en suis réduite à envoyer ce laconique message : "mais... qui es-tu?". Hier, la palme des conneries : aux petites heures du matin (et Dieu seul sait à quel point je me lève tôt), alors que je tente de recharger ma batterie de téléphone, j'accroche accidentellement le bouton "recomposition"... du dernier numéro. Qui est l'heureux élu tiré du sommeil ? Mahir.
Petites paranoïas entre amis
Il y a Georges, notre jeune doyen belge du club de la francophonie, qui quitte pour les vacances de Noël (snif, c'est un adieu pour moi), et nous sommes sept francophiles à dévorer de la truite dans un charmant resto en marge de la ville. A la fin du repas, un type se pointe, la bouille du méchant dans le dernier James Bond, avec visage ténébreux, look mafieux, démarche posée, bref, une caricature ambulante. Effet de silence garanti. Quelques vilaines plaisanteries meurent dans mon gosier (il faut se retenir quand même, et puis, c'est quoi ça, ces foutus préjugés?). Le type se présente, c'est le proprio, il nous offre le café et le dessert, bravo Annie pour l'imagination fertile, encore heureux que tu saches te la boucler. En quittant la table, tout de même, un des convives se lâche : "le type, il avait pas l'air d'un restaurateur en tout cas". Les langues se délient. Tous, sans exception, avions cette image du mafioso en tête. Et tous, bien entendu, avions trop honte d'avouer notre petit penchant pour la facilité...
J'en profite pour vous présenter Ann, ma voisine de pallier, elle aussi belge (décidément!), toute jeune, qui roule en bagnole EUPM (Mission de police de l'Union européenne), et qui nous avoue l'inavouable : elle est atteinte d'une maladie mentale. Oui, oui. Nous appelons cela : "le complexe de l'expatrié qui roule en bagnole de fonction". Symptômes éloquents : paranoïa aux feux rouges. Impressions de paires d'yeux tournés vers soi. Sentiment d'être perçu comme un occupant. Gêne.
Oui, une gêne d'être ce que l'on est et de ne pouvoir quitter ce carcan.
12.12.2006
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