11.30.2006

Le dernier mois

C'était hier. Mon arrivée, ma découverte de cette merveilleuse ville, une ville qui me ressemble un peu je crois : un peu de tout, une personnalité de patchwork, un peu rien aussi. Je retourne à Srebrenica pour deux jours, ensuite, ce sera un jour à la montagne, puis une semaine de séminaire intensif. Ensuite, ensuite... un dernier sprint d'entrevues, puis les “au revoir”. Je pourrais vivre un an ici, deux, trois, quatre. J'aime Sarajevo. Je reviendrai. Je l'aime car elle a souffert, elle s'est relevée, elle est debout. Elle le sera toujours.

Dans une semaine, ce sera le cinquième anniversaire de la mort d'une femme que j'ai aimée plus que tout au monde, une grand-maman qui a été une mère. J'ai manqué les funérailles, parce que au loin. Je manque cet anniversaire pour les mêmes raisons. Je la manque constamment, même décédée. C'est tout dire. Elle me manquera toujours, et de partout. Peu importe les vies que je cumulerai, cette vie, et les autres à venir, celle du Ghana en février.

Devant un café, cette discussion avec Mia et Selma, sur la tolérance, la violence, la domination. Partout pareil. Mais le drame pousse à chercher le sens de la vraie vie. Trouver n'est pas l'essentiel... la sérénité est dans la recherche. Nous avons ri toutes trois des préjugés entendus sur Sarajevo. Malgré la guerre, cette ville qui avait toutes les raisons du monde de se radicaliser, est restée ouverte, multiculturelle, incroyablement belle.

11.29.2006

Fumée sans feu

Depuis deux jours, que de brouillard à Sarajevo! Tant et si bien que les vols aériens sont tout bonnement annulés. C'est étrange, cette impression de marcher en permanence dans les nuages. Cela affecterait-il l'esprit humain ? Toujours est-il qu'après la mésaventure de Moja Majka, sortie sans ses clefs, seconde mésaventure hier qui m'a fait crouler de rire, comme quoi votre incruste est toujours au bon endroit au bon moment. Je sors mes poubelles, hier soir, dans cette brume opaque, quand soudain, j'entends marteler sur du bois. Intriguée, je m'avance, et j'entends la voix désespérée de Gospodin... enfermé dans son propre hangar! Je cours chercher de l'aide, croise Majka, gesticule pour lui expliquer l'incident. Elle envoie son petit-fils délivrer Gospodin, pendant que l'incruste, elle se tapie quelque part dans la brume pour en rire un coup...

11.27.2006

Sofia : le Bogue de l'an 2000 en reprise!

Eli Anavi, directeur de la section de l'Intégration européenne du ministère bulgare de l'Économie, savait-il vraiment ce qu'il faisait, en l'an 2000, lorsqu'il intégra au sein de son équipe une stagiaire canadienne, finissante d'une université lointaine? Six ans plus tard, je suis de retour en Bulgarie pour lui poser la question. Sofia, c'était à 15 heures de bus de Sarajevo; l'occasion était trop belle de retrouver mon ancien patron... désormais marié avec une ancienne collègue (Bogdana) et heureux papa. Sans oublier Boyan Hitrov, ami et voisin de bureau, qui lui, n'a pas survécu à mon départ, puisqu'il a quitté le ministère pour d'autres cieux. Et lui aussi est papa et marié à Kristina, une ancienne collègue du ministère! Décidément! L'autre belle surprise, c'est de revoir Maria, à qui j'avais ravi son bureau, alors qu'elle même était partie en stage au Luxembourg.

Morale de cette histoire : Eli parle toujours aussi bien le français. Boyan prend toujours un malin plaisir à se moquer de moi. Et puis... après avoir su assez rapidement merci en 2000 que la Bulgarie avait donné naissance au premier ordinateur, au fromage grec et au meilleur yogourt du monde, j'apprends désormais qu'elle abrite rien de moins que... Spiderman, alias Gorki Hitrov, avec qui j'ai passé le week end à lancer des toiles d'araignées. Et je dois avouer un truc très très fleur bleue : ma dernière image de Sofia, c'est celle de Gorki me regardant partir, le nez collé à ma vitre de voiture. Et moi, le coeur dans les talons et une larme pas loin...

Annie et les traffiquantes

Dans mon wagon de train entre Belgrade et Sofia, ces cinq femmes bulgares de physionomie très similaire... petits visages et ventres très imposants. Étrange. Je découvre vite le subterfuge à l'approche des douanes entre la Serbie et la Bulgarie. Elles font le signe de croix, puis ouvrent leurs pantalons et vestes pour réajuster leurs ceintures pleines de cigarettes, qui ne coûtent presque rien en Serbie. Elles me sourient. Je fais un signe de tête entendu. Le contrôleur passe, elles lui graissent la patte... aux douanes serbes, ce sont les douaniers qui ont droit à un petit supplément. Les Bulgares n'y verront que du feu... Et moi, pendant tout ce temps-là, je récite des incantations vaudoues, espérant qu'elles ne se fassent pas prendre! Après 10 heures de train, ce serait bien le comble!

Photoshop pour les nuls

Je sens que David va rire à gorge déployée en voyant la dernière photo, avec l'ombre du photographe qui plane sur l'image comme une vilaine tache sur une jupe blanche. C'est juste en attendant... qu'un bon samaritain m'explique ue fois pour toutes comment utiliser mon logiciel de modifications d'images. En attendant, riez, et nous verrons bien qui rira le dernier!

Maria, fille et cadeaux!

Les parents de Spiderman

Famille Anavi

Ministère bulgare de l'Économie... familiale

Belgrade

Les Anglais ont ce mot qui saurait si bien la décrire : gorgious. La capitale de la Serbie, Belgrade (ville blanche) en est une moderne, fonctionnelle, majestueuse, même qu'elle frise l'arrogance, petit reproche. Son centre-ville, très européen, me rappelle Bruxelles, la vie le soir se veut trépignante, branchée. En 24 heures, je me suis permise une orgie de visites : tour guidé en voiture, entre quartier bohème, institutions gouvernementales, citadelle le long du Danube (un clin d'oeil à Québec...), résidences royales (la vraie, mais aussi les autres, celles des Milosevic –détruite- et autres Lords of the War,...), et, enfin, rue principale bombardée par l'OTAN en 1999. J'ai complété le tout par une longue ballade à pied dans les remparts de la ville, au musée de l'ethnographie, sans oublier cette soirée Festival de courts métrages à l'Institut français de Belgrade.

Je viens de Sarajevo, cela ne laisse pas indifférent. Milosevic a téléguidé la guerre de Bosnie depuis son confort belgradois. À l'Institut français, une professeure me lance : “Nous avons ouvert nos portes tout au long de la guerre de Bosnie, nous tenions à être un refuge pour tous ceux qui pensaient encore! Nous avons protesté dans les rues. De nombreux journalistes ont été emprisonnés. Quand l'OTAN est intervenu, il était trop tard.” Même que l'institut a subi des dommages...

Pour mémoire, le défunt président Slobodan Milosevic, que la mort a tiré des griffes du Tribunal pénal international de La Haye, a entraîné sa Serbie dans sa mégalomanie insensée. Désireux de réunir les minorités serbes de Croatie et de Bosnie (et avant, la Slovénie) au sein d'une Grande Serbie, il a déclenché une agression contre la Croatie avant de lancer les hostilités en Bosnie. En 1999, le Kosovo, territoire majoritairement albanais en Serbie, a aussi fait l'objet d'une attaque de l'Armée serbe qui a déclenché l'ire et le bombardement de l'OTAN sur Belgrade, en riposte. Rien de réglé au Kosovo, où une haine viscérale a coloré les relations et alliances entre Serbes et Albanais, y compris pendant les guerres mondiales. Mais comme pour tout conflit, il s'agit avant tout d'une guerre entre pacifiques et belliqueux, entre ceux qui succombent à la haine et ceux qui croient en une forme de civilité. Et je crois cette femme de l'Institut français quand elle me dit que nombre de Belgradois, fort au courant des manoeuvres de Milosevic, ont refusé de succomber à la propagande. Ils ont souffert, leur nom a été entaché. Ils ont voulu la fin d'un régime, mais le prix à payer, soit le bombardement, ils n'ont pas demandé...

Au musée de l'ethnographie, je suis soufflée de constater à quel point la culture serbe a intégré les cultures européennes (surtout française), slaves et aussi arabes. Les nationalistes guerriers comprennent-ils à quel point tuer l'Autre, c'est déjà se tuer soi ? Quelle part d'eux-mêmes ont-il cherché à exorciser ? Du coup, je conçois cette souffrance des justes, mais... me reste ce malaise. Au musée, on explique que l'exposition des coutumes vise à “démontrer l'existence d'une unité serbe”. Je veux bien croire à cette culture, mais je doute qu'elle soit uniforme et qu'elle n'admette pas une identification à d'autres ensembles. Cela vaut pour toutes les nations. Et je ne comprends pas que ce musée puisse inclure une carte de la “serboculture” incluant Sarajevo... mais omettant certaines minorités serbes ailleurs dans l'Ex-Yougoslavie.

J'étais à Belgrade quand j'ai appris, par TV5 Monde, que Harper admettait l'existence de la Nation québécoise au sein du Canada. Quelle ironie. C'était admettre l'évidence. Admettons donc l'évidence ici aussi... mais n'oublions jamais que rien au monde ne justifie une guerre, même pas les évidences...

Beograd la blanche

Devant le Danube

Extrémistes devant le parlement

Bombardement OTAN 1999

L'art de s'exposer...

J'ai une maman locale. Si, si, c'est vrai, et la voici, alors qu'elle dirige d'une main de maître l'exposition de son organisation multiculturelle. Les plus attentifs se souviendront de ma nomination à la tête de la section canadienne (encore très embryonnaire..) de cette association (dont le nom m'échappe encore), en fait, une section canadienne si embryonnaire que, selon les plus récentes estimations, elle ne compterait qu'un seul et unique membre, en l'occurence votre humble incruste.

Petite anecdote impliquant maman locale. Un matin, je me lève de fort mauvais poil et, pour remédier à la situation, essaie un truc vieux comme le monde : trouver un bouc émissaire. Variante Annie, librement inspirée des vieilles coutumes vaudou : maltraiter une poupée sensée représenter l'objet de la colère. Mon collègue Paul confirmera : j'en ai un exemplaire au bureau et le tout fonctionne très bien. Cela dit, je décide de sacrifier une peluche, que je pends à une fenêtre au moyen d'un fil de téléphone, dans la cuisine. L'effet est réussi, mon omelette du matin est préparée dans la rigolade. Pas de danger de choquer les âmes sensibles, la fenêtre donne sur la cour du voisin et il n'y a JAMAIS personne.

Jamais? Erreur. Aussitôt le dos tourné, j'entends frapper vigoureusement à cette fenêtre JAMAIS visitée. Revanche de la peluche? Inquiète, je m'en approche, et voilà que je tombe nez à nez avec maman locale qui gesticule à n'en plus finir à travers la vitre. Rouge comme une tomate, je décroche le cadavre, puis ouvre la fenêtre. Maman locale me supplie de lui prêter mes clefs, car elle a oublié les siennes et a dû s'introduire dans la cour du voisin dans l'espoir de trouver quelqu'une... Pas un mot sur la peluche, remarquez. Peut-être a-t-elle cru à une coutume québécoise?

Moja Majka

Soeurette dévouée

11.22.2006

Sofia

Bois du vin, puisque tu ignore d'où tu es venu, vis joyeux, tant qu'à ignorer
où tu t'en vas!
-Omar Kayyam.

Merci à Éric pour cette pensée de la semaine. Elle est magnifique et vraie, la plupart du temps. Mais pas cette semaine. Je sais où je vais : à Sofia, 20 heures de train, juste pour le plaisir d'aller rejoindre trois amis et anciens collègues de travail, que je n'ai pas vus depuis bientôt 6 ans. Un souper samedi soir, des retrouvailles comme dans le bon "vieux" temps, alors que j'étais enfant, stagiaire et innocente, dans un quelconque ministère bulgare. L'amitié vaut tous les déplacements. De retour dans une semaine...

11.19.2006

Insoutenable légèreté de l'être

Un week end en roman-photos, pourquoi pas ? J'intitule le tout “complot” ou, pour ceux qui insistent sur la couleur-maison : “complot contre le Québec” ! Samedi, votre incruste favorite (elle est si loin...) s'est retrouvée en pleine corvée-frites chez le consul belge, en prévision d'une activité de charité de type “Expo universelle”. Les Belges étant célèbres pour leurs moules-frites, ils auront choisi de vendre des patates faites maison pour représenter leur pays. Encore fallait-il les fabriquer, ces frites ! Du reste, avouons que ces photos sont quelque peu compromettantes... Nos amis les Belges sont donc passés à l'attaque, espérant réduire au silence l'espionne québécoise. Un triomphe de courte durée : comme ma tête était mise à prix, je me suis enfuie en montagne le lendemain, avec mes précieuses photos... alors que les Belges se voyaient contraints de tenir kiosque... à l'intérieur!

La corvée des Belges!

Dans les patates

Complot contre le Québec

Préparation des munitions

Annie attaquée

Illusion d'une victoire belge

Fuite au sommet!

11.17.2006

Ces transfuges que l'on renie

Amel, Milena et Besim ont ceci en commun qu'ils nagent dans des eaux agitées, les bras emprisonnés dans une camisole de force.

À Milena, jeune femme du monde, on tend un miroir qui révèle : tu es Serbe.
Amel, le journaliste d'Associated Press, a souvent été considéré comme le musulman de service : or, il n'en a rien à foutre de sa religion, et des autres religions du reste. Un soir de Noël, le voilà mandaté pour prendre des photos dans une église chrétienne. Une dame s'approche, et insiste pour qu'il se joigne à la fête, « car Noël, c'est pour tout le monde ». Erreur : pour les musulmans, le 25 décembre est un jour comme un autre. A chacun ses coutumes. A chacun le choix d'y participer.
Besim, nouveau venu dans le portrait, est professeur de journalisme. Lui-même ne saurait dire s'il est sensé être juif, serbe, croate ou musulman... mais essayez pour voir de faire entrer un ballon dans un trou de serrure. Essayez d'imaginer votre vie dans une société où seuls les gens identifiés formellement à une ethnie peuvent se porter candidats pour une élection. Besim, Milena, et Amel feraient d'excellents politiciens, aptes à sortir ce pays de la schizophrénie ethnique. Mais non : il faut un représentant pour chaque ethnie, et dans ce jeu des étiquettes, il n'y a pas de place pour ceux qui sont des êtres humains avant d'être une « religion », une « race », une « ethnie ».

Alors voilà, depuis une semaine, je passe des heures à discuter avec ces électrons libres un peu malmenés par le noyau. Besim et Milena, en plus, ont le malheur d'avoir quitté le pays pendant la guerre. On le leur reproche aujourd'hui. « Facile d'être ouvert d'esprit et d'oublier les rancunes quand on n'a pas vraiment souffert ». Ce discours, ils l'entendent à tous les jours. Comme s'ils n'avaient pas souffert eux aussi. La soeur de Besim s'est suicidée pendant la guerre qu'elle ne pouvait plus souffrir.

Petite réprimande d'Amel hier : je lui ai raconté ma mésaventure du tram. Il s'est esclaffé bien sûr, avec tout le cynisme qui l'habite, avant de décréter : « tu aurais dû gueuler contre ce contrôleur et refuser de payer l'amende. C'est ce que tout local aurait fait. Il t'a fait payer cette amende car tu étais une étrangère et qu'il te savait polie. La politesse, c'est bon pour les sociétés civilisées. Pas pour la nôtre ».

11.14.2006

Arrêtée!

Aujourd'hui était un mauvais jour. Murphy m'a suivi à la trace sans me lâcher. Ce matin, j'ai respectivement reçu mes factures (salées) de téléphone, essuyé des échecs pour des rendez-vous, si fait, j'ai décidé de prendre un taxi pour aller me promener dans Dobrinja, la partie de la ville très touchée par la guerre et moins choyée, histoire d'explorer un peu. Me fais avoir par le chauffeur puis me fais vertement engueuler par la caissière parce que je n'arrive pas à saisir sa phrase.

Retourne en tramway: achète un billet, entre dans le tram pour le valider, manque mon coup (je devais appuyer sur un chiffre), le contrôleur passe, je tends mon billet, bien innocemment, mais non, lui me demande de sortir du tram, m'amène à un policier, je lui explique mon erreur : « je sais, je sais », me dit-il visiblement désolé, mais bon, me tend une amende à payer, une vingtaine de dollars. Me montre les instructions à l'entrée du tram, en bosanki bien entendu, je le regarde en haussant les épaules. Je fouille dans mon portefeuille, me rends compte que je n'ai presque plus de sous, lui me dit que si je n'ai pas l'argent sur moi, je dois me rendre au poste de police. Du coup, Murphy fait relâche, je réussis à gratter un fond de portefeuille. Le type semble heureux de ne pas avoir à me coffrer pour une connerie aussi ridicule. Avec générosité, me tend un billet : « avec cela, vous avez droit à un voyage de tram ». Merci, trop gentil. Un second tram passe, le contrôleur me fait embarquer. Erreur. Mauvais tram, qui se rend à la mauvaise destination. Je finis le trajet en marchant et en râlant. Une voiture me coupe en me frôlant alors qu'un petit bonhomme vert annonçait ma priorité de passage (ici, le virage à droite, c'est interprété comme un «  droit de virage » en tout temps!).

Près de chez moi, un guichet automatique... comme je n'ai plus un rond, je tente de sortir de l'argent. Vide. Le second, plus loin, est vide aussi. Le troisième avale ma carte. J'attends, rien à faire. Je m'apprête à tourner les talons pour appeler d'urgence VISA, quand soudain, ô bonheur, soleil de la journée, la machine recrache ma carte. Quatrième guichet, c'est le succès. Il est 17 heures, je suis rentrée, désabusée, mon premier réflexe est de verrouiller la porte et de me cacher.

Ce qui m'amène, puisque j'en suis, à aborder le côté un peu plus sombre de ce merveilleux séjour. Dans ce pays, mes chers amis, quand un bipède décide qu'il est de mauvais poil, tassez-vous. Un étranger, forcément, ça prend parfois plus de temps à comprendre, à s'exprimer aussi. C'est une position qui s'apparente à un handicap. Ajoutez à cela une notion de « service au public » très discutable. Oubliez l'adage « le client a toujours raison », ce pays a été marqué par des années de communisme, d'assistancialisme, de prise en charge par l'État. La gentillesse permet de hausser la clientèle, donc le profit? Soit. Mais n'oublions pas que le profit était une notion impropre au communisme...

Pause. Je viens de brûler mon souper (je vous jure que c'est vrai)

Où j'en étais : oui, sans oublier le facteur « internationaux de service »... parfois, on paie pour les abus qu'ont commis nos princes consorts, ceux qui ont oublié de respecter les locaux, souvent beaucoup moins fortunés. Enfin, autre facteur de friction : nos propres erreurs, comme voyageurs. Même avec la meilleure volonté du monde, et en dépit de l'expérience accumulée... elles sont inévitables. Il m'arrive souvent de me tromper (encore, quand je m'en aperçois...) parce que j'interprète mal les réactions des locaux (peut-être aussi la clef des relations hommes-femmes...). Erreurs difficiles à récupérer car elles relèvent de la double ignorance. Le parler ici est très abrupt! J'ai parfois l'impression que les gens se disputent alors qu'il n'en est rien. Une erreur très commune chez les étrangers. Avec le temps et les voyages, j'ai appris une chose : rien ne sert de lutter contre les marées. Il vaut mieux accepter d'avaler la grande tasse une fois de temps en temps, et rire de soi!

11.10.2006

Des squelettes dans le placard

Je savais que je devais retourner à Srebrenica. Et je rentre avec la certitude d'y retourner encore, cette fois en décembre. Je voulais tenter un focus group avec des habitués d'une maison de jeunes, davantage pour me faire plaisir que pour les besoins de mon terrain. Il y avait bien quelque chose qui m'y attendait, entre rues désolées et cynisme ambiant, quelque chose de plus précieux qu'une cueillette de données ou un article académique : une amie. Croyez-moi, dans ce royaume un peu maudit, peuplé de tensions ethniques, de méfiances envers l'étranger et d'hermétisme encadenassé dans une langue difficile, l'amitié est un véritable trésor.

Elle s'appelle Milena, elle codirige la maison de jeunes et se prête au jeu de l'interprète pour me donner un coup de main. On la dit serbe, elle refuse les étiquettes, elle a décidé qu'elle serait avant tout un être humain, et tient mordicus à ses amitiés multiculturelles. Son regard sur le monde est saisissant et reflet de cette belle ouverture d'esprit. “Ici, il y a des gens irrespectueux des différences, qui méprisent leur voisin, mais qui s'empressent d'aller à l'église, convaincus d'être vertueux”. Sa famille lui reproche un peu son manque de pratique religieuse, et un-peu-beaucoup-passionnément son manque d'ambition, comme si le fait de travailler pour une maison de jeunes à salaire minimal était une tare. Milena aurait pu être canadienne, ou pakistanaise, ou anglaise, ou... parce qu'elle a su transcender sa propre culture et voir dans les yeux des autres ce même irréductible humain qui nous rassemble tous. C'est une rescapée d'un immense charnier humain, où la moralité s'est dissipée. Notre longue discussion dans un petit café de Srebrenica, en compagnie d'une amie musulmane restera un morceau d'anthologie. “Next time you come, you stay at my place!” C'était non pas une invitation mais bien un ordre!

Tuzla et les exhumations

Après Srebrenica, j'ai décidé de faire un détour par Tuzla, ville (très polluée) située à 100 km, parce que c'est là que la majorité des femmes et enfants de Srebrenica, qui ont fui le massacre de 1995, se sont réfugiés. C'était la ville la plus près qui échappait encore à la zone décrétée “serbe” et “nettoyée”. Je voulais en fait retrouver Amel, un photo-reporter d'Associated Press que j'avais rencontré à Sarajevo, qui couvrait les exhumations des victimes de Srebrenica, et que je voulais voir à l'oeuvre. Toujours un peu gênant de contacter un presqu'inconnu pour demander : “est-ce que je peux te suivre une journée pour les besoins de mon doctorat?” J'avais aussi rencontré à la sauvette Cheryl, une anthropologue albertaine qui travaillait à l'exhumation des corps des victimes. “Si tu passes par Tuzla, vient dormir à la maison”, m'avait-elle dit. Quand même un peu gênant de contacter une presque inconnue pour lui dire : “je viens chez toi”. J'ai donc convenu d'approcher ces deux personnes en m'appuyant l'une sur l'autre. J'ai donc envoyé un email à Cheryl : “Je suis de passage à Tuzla pour voir un ami journaliste”. Et elle de me répondre: “Great. You're welcome at home. Appelle-moi à ton arrivée”. Pour Amel : “Je suis à Tuzla pour voir une amie anthropologue. Puis-je passer te voir travailler demain?”. “Great, je suis en route vers Tuzla et j'y serai demain”.

Tout était parfait dans le meilleur des mondes? Erreur. Arrivée à Tuzla, j'appelle Cheryl, qui me prend pour “Sonia”, une de ses amies, rit de sa bévue et me donne rendez-vous. Ce soir-là, elle a un party chez ladite Sonia, une collègue, alors je me retrouve parachutée dans un party de spécialistes en exhumations. On me demande ce que je ferai à Tuzla, je réponds vaguement que je viens à la rencontre d'un ami qui travaille comme reporter. “Qui est-ce?” me demande Sonia. “Amel”. “Emric? Mais je le connais! Il vient ici ce soir! Il est en route vers Tuzla!”. Bingo. Du coup, j'espère que mon “ami” se souviendra très très bien de moi et qu'il ne croira pas à un guet-apens en me voyant sur place. Du coup, Amel rentre, salue tout le monde, moi y compris, sans sembler aucunement surpris de me voir (déjà un bon point). Plus tard au cours de la soirée, il avoue : “Quand tu m'as appelé tout à l'heure, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de Sonia”. Bref, je m'en suis bien tirée dans l'art de jouer aux “incrustes” et on a passé le lendemain ensemble aux exhumations. Il s'agit en fait de l'un des nombreux charniers humains découverts aux environs, celui-là contenant vraisemblablement une centaine de corps. C'est dire que 10 ans après le massacre, seul le quart des 8000 cadavres ont été retrouvés...

Amel en colère

Oui, c'est touchant, un charnier, mais...en même temps, il est très difficile d'humaniser un tas d'os. La relation du reporter, de l'anthropologue et de l'observatrice que je suis, à la chose, en est une de vivant à objet. Sans contexte, le sens se perd... et l'esprit humain rationnalise. Par contre, trouver une botte ou une carte d'identité fait en sorte que la connection avec notre “sentiment” se rétablit. La visite des familles pour fins d'identification suit le même chemin. Amel, après 10 ans de photographie, en a vu d'autres. Pour cet ancien reporter de guerre, qui a notamment couvert l'Irak et l'Afghanistan, un squelette n'est pas à proprement parler un cadavre. A première vue, Amel est indifférent, presque cynique, mais au fond de lui, germe une colère que j'ai vu exploser, à notre chemin du retour.

"Comment te sentirais-tu s'il y avait une guerre dans ton pays, que des Pakistanais débarquaient chez toi pour reprendre le contrôle, se promenaient en voitures rutilantes et prenaient les plus belles filles pour les abandonner ensuite?" (traduction libre, en version “soft”)

Voilà la clef. Voilà la Bosnie actuellement. La Bosnie qui en a ras-le-bol des internationaux de l'OSCE, des Nations-Unies, de l'Union européenne, ceux qui depuis dix ans viennent y effectuer un mandat, y cueillir un salaire élevé et passer leurs week ends à silloner la cote adriatique avec leur belles bagnoles de fonction. Comment ne pas y être sensible? J'en croise à tous les jours, qui vivent ici depuis des années mais qui n'ont pas encore appris la langue locale!

“Ces gens refusent même de manger nos bureks, c'est pas assez bien pour eux”.

Le Burek, c'est le fast-food local, une pâte truffée de viande. Il me dit ça alors que nous en partageons un sur le bord d'une route (fiou!).
Une colère compréhensible, que j'essuie de plus en plus, ce qui est bon signe. Cela signifie qu'on m'exclut de plus en plus du groupe pointé du doigt. Après tout, je me promène à pied et en bus!

À Srebrenica, les jeunes sont en colère contre l'ONU, plus à tort qu'à raison, car ils saisissent mal le mandat de l'organisation.
“Ils ne viennent jamais nous voir!”
“Notre porte est ouverte” de rétorquer le responsable local. Du coup, je lui fais part de l'intention des jeunes de tenir un festival de théâtre. Se montre ouvert à financer. J'encourage Milena à cogner à sa porte. Elle le fera. Et je suis certaine qu'elle saura se montrer très convaincante!

Anecdote de la semaine

Elle est d'Amel, encore. Je vous jure que c'est une histoire vraie.
"J'étais un embedded reporter (reporter qui suivait l'armée américaine) en Afghanistan, seul musulman de l'équipe. Tout à coup, le général de l'Armée américaine découvre que le convoi est complètement égaré. Demande à un de ses soldats de me faire venir. Il m'ordonne d'aller demander de l'aide auprès d'un local. Je lui rétorque que je ne parle pas l'afghan! Et le général rétorque : "Comment ça tu parles pas leur langue? Tu es musulman comme eux non?"

Le plus drôle, c'est que, dans sa bêtise, le général a eu raison : il s'avère que l'Afghan rencontré baraguine le russe, langue slave de la même famille que le bosnien. Du coup, les deux réussissent grosso modo à se comprendre.

Annie blessée

Moi aussi je suis en colère. Mon index droit s'est coincé dans la porte de la maison des jeunes de Srebrenica. Rien de cassé (enfin, j'espère, et je le saurai quand je pourrai le plier) mais il a comme qui dirait une sale gueule, le doigt! Du coup, je décrète mon terrain "zone à risque".

L'incruste

Creusée

Ce qu'il en reste

Emric

Tuzla sous l'oeil de Tito

Rentrée en bus de Tuzla

11.05.2006

Nomination

J'ai été nommée à mon insu Présidente de la section canadienne d'une association multiculturelle de Bosnie. Ainsi en a décidé Gospoja, elle même présidente-fondatrice de la maison-mère. Et ce, en ma qualité de fille adoptive de la maison. Enquête interne en cours. En attendant, je plonge au fond de mon moi le plus profond (communément appelé « âme » en bon français) pour mettre à jour les sentiments que peut procurer ce nouveau statut. Seconde enquête interne en cours. Peu concluant pour l'instant.

Christelle m'a demandé récemment des détails sur le Kosovo, et du coup, je suis bien embêtée. Le Kosovo, théâtre (j'insiste sur ce mot) d'une intervention de la communauté internationale (lire : occidentale, OTANesque) en 1999, fait partie de la Serbie, issue de l'Ex-Yougoslavie. On y retrouve une importante minorité serbe et une majorité d'Albanais. L'entité, sous le coup d'une intrusion de la Serbie de Milosevic, a été « délivrée » par l'OTAN, dit la version officielle (à l'époque, les Chetniks serbes avaient le dos large après l'invasion de la Bosnie). Aujourd'hui, les Albanais du Kosovo (eux-mêmes divisés politiquement, c'est dire...) veulent leur indépendance au grand déplaisir de la minorité serbe. Dans les journaux albanais, on lit des histoires à propos de la méchanceté des envahisseurs serbes en 1999, et à propos également des exactions présentes de Serbes contre des enfants albanais tués, noyés, ect. Du côté de la Serbie, on raconte les mêmes histoires d'Albanais qui s'en prennent aux Serbes. Qui croire ? Je vous donne l'opinion d'un agent de renseignement de la Police de l'Union européenne rencontré hier (vive les joies du covoisinage) : il a passé deux ans au Kosovo, deux ans en Bosnie, est allé au Kosovo avec un préjugé favorable envers les Albanais kosovars (eux-même craints par les Albanais de l'Albanie...) et... a complètement changé d'idée sur le terrain. M'a raconté des histoires éclairantes à propos de noyades accidentelles d'enfants albanais et d'accusations gratuites portées contre des Serbes qui avaient malencontrueusement découvert les corps. C'est vérifié : il a mené l'enquête. Imaginez la propagande médiatique... M'a raconté aussi des histoires de villages serbes incendiés et avoué avoir de justesse échappé à un lynchage par des Albanais. Conclusion : la mafia albanaise locale (évitons ici de porter un jugement sur un peuple) dirige le jeu et profite de la sympathie internationale. Conclusion : dans les balkans, toute ethnie confondue, les minorités ont la vie très très dure.

Inutile de raisonner en termes de « quelle ethnie a raison ». Il faut penser : « à qui profite le crime » : mafias, politiciens véreux, seigneurs de la guerre. Il faut penser en termes de « pacifistes et tolérants » versus les « intolérants de toute origine confondue ».

Le Kosovo indépendant ? La minorité serbe boycotte actuellement les institutions. Pendant ce temps, les Serbes de la République serbe de Bosnie boycottent les pourparlers pour une réforme de la police bosnienne (eux aussi songent à leur indépendance et à leur rattachement à une Serbie qui... ne veut pas d'eux). Assez complexe. A retenir : le Kosovo pourrait avoir un effet domino.

Le policier rencontré au cours d'un souper de fête est l'un des plus fins limiers que j'ai croisés ici. Sa prédiction est assez sombre. A ma question : « combien de temps tu leur donnes ici avant que les troubles ne recommencent », il a répondu : «  10 ans ». Je commence malheureusement à partager son avis.

Reçu hier : le courriel d'une connaissance albertaine "Hope Studies Fellow". Elle étudie l'espoir chez les immigrants canadiens. Mon commentaire : "moi, je fais dans le Despair studies". Et comme toute Despair student qui se respecte, je retourne à Srebrenica pour 5 jours.

11.02.2006

Les choses comme elles sont

La vérité, c'est que j'ai parfois l'impression de m'auto-censurer. J'écris en fonction d'une diversité de lecteurs, amis et famille. Des enfants à ménager. Des amis de divers horizons, certains très informés, d'autres moins, sur les réalités balkaniques. Bref, je ne dis pas tout!

Mes enfants de Srebrenica m'obsèdent et il y a longtemps que je voulais y revenir. Le moment est propice, puisque je m'apprête à y retourner la semaine prochaine.

Descendez plus bas et revoyez ces images d'enfants. Revoyez Alex. Repensez à son discours pessimiste: « pas d'emploi, pas de futur, je suis coupable aux yeux du monde ». Une autre phrase qu'il m'avait dite : « C'est la faute aux Américains, à la politique mondiale, ce qui est arrivé ici ». Pensez victimisation. Pensez déni. Reculez à l'entre-deux guerres mondiales, au discours des jeunes chômeurs allemands. Maintenant, dites-moi que je rêve... Pensez à ce que les parents de ces enfants ont, pour la plupart, vu l'Armée chasser leurs voisins parce qu'ils étaient d'une ethnie différente... quand certains n'ont pas aidé... Et que plusieurs de ces parents, s'ils admettent les déportations massives, refusent encore d'accepter l'évidence du massacre. Pensez à l'héritage reçu par ces enfants, puis regardez-moi dans les yeux pour me dire que oui, j'ai tort de m'inquiéter...