9.30.2006

Des hauts et des bassesses

Montagne

Un coopérant policier suisse en poste à Sarajevo a eu la gentillesse de me permettre de le suivre pendant son entraînement en montagne. Nous avons grimpé le mont Jahorina (2025 m) en moins de temps qu'il ne faut pour dire « ayoye », et il semble que je ne l'ai pas trop ralenti. Récompense bien méritée au sommet : une vue magnifique et un thé à la menthe concocté par l'unique (et bien seul!)employé de la station météorologique. Au retour, le fils de la famille, Amir, qui dirige le centre sportif des militaires onusiens, était curieux de voir le résultat des courses. « Pas mal », a été son commentaire, « habituellement, on met un bon 2h30 la première fois. » Ça y est, la réputation sportive des Québécois est sauvée. Entre vous et moi : je ne l'ai pas trop fait paraître mais j'en ai quand même bavé un bon coup...

Crimes de guerre et anecdotes

L'économie de la guerre, c'est...
- 400 marks allemands offerts en récompense aux tireurs embusqués pour chaque personne tuée à Sarajevo
- des seigneurs de la guerre qui faisaient des affaires tant avec les Croates, les Serbes que les Bosniens.
- savoir que ceux qui ont fait leur fric en vendant des armes sont ceux aujourd'hui qui reconstruisent les villes en pompant l'argent européen.

Voisins peu recommandables...
A Sarajevo, un religieux qui passe pour un pacifique défenseur de la réconciliation a, pendant la guerre, donné sa bénédiction aux chars d'assaut... et tout le monde le sait.

Le comble de la rectitude politique
Employer le terme de « déménagment humain » pour désigner les déportations...

Srebrenica en rappel
6000 personnes ont été massacrées à la barbe des soldats des Nations-Unies qui n'avaient pas le mandat d'intervenir par les armes, parce que en « mission de paix ». Les soldats ont vu les milices séparer les hommes des femmes et enfants, puis pousser les hommes dans des camions. Les véhicules s'arrêtaient quelque part en enfer, en bordure de la ville, là où on entendait clairement des salves de tirs de feu. Les hommes, les mains liées derrière le dos, savaient ce qui les attendait. On les enlignait et... Le comble de l'horreur dans ces détails absurdes : on a fourni des chaises aux soldats afin d'éviter qu'ils ne se fatiguent devant l'ampleur des fusillades à faire.

Remarquable

Je cite quelques réflexions faites par Miroslav Filipovic, journaliste serbe de Belgrade, qui a passé sept ans en prison sous le régime de Milosevic pour « traîtrise à sa nation », parce qu'il ose critiquer l'attaque de la Serbie en Bosnie-Herzégovine.

« Je m'intéresse aux crimes que mon peuple a commis, je veux améliorer mon pays ; je veux que mes enfants vivent dans un pays qui redevient droit ; l'éclatement de la Yougoslavie a eu lieu il y a 15 ans mais dans une telle violence qu'elle bascule encore ; notre plus grande tragédie à tous, c'est que les criminels de guerre ne sont pas jugés par leur peuple respectif, et sont encore acclamés comme des héros. En tant que nation, on n'a pas fait ce qu'on aurait dû faire depuis la seconde guerre mondiale, on en est encore là et nos enfants vont de nouveau naître dans la guerre »

« N'oublions jamais que nous préparons actuellement les guerres qui auront lieu dans 30 ans. Je n'ai pas besoin d'un grand État de Serbie qui soit bâti sur des cadavres »

« Le crime, c'est de déchirer les livres »

Faisant référence au viol d'une enfant serbe de 2 ans qui a soulevé l'ire de l'opinion publique tout récemment : « pourquoi nos récepteurs de mal ne fonctionnent-ils pas pour les autres peuples? Parce qu'on ne les voit pas comme des hommes?"

9.28.2006

L'indicible

« Je ne devrais pas dire ça, par respect pour ma fille enceinte mais... les enfants me font peur. Avoir su ceci, je n'aurais jamais eu d'enfants. Je ne sais pas si je survivrai quand ils viendront me porter les ossements de mon fils. Ils disent que c'est plus facile quand on sait ce qui est arrivé aux disparus. Moi, je préfère espérer tous les jours... le revoir passer le seuil de cette porte ».

Deux jours à entendre des témoignages empreints d'horreur. Table ronde sur le reportage des crimes de guerre aujourd'hui et demain. Mes compatriotes : des journalistes dont la plupart ont leur tête mise à prix. Leur faute : débusquer des génocidaires et des seigneurs de la guerre qui se la coulent paisible dans une villa ou une haute direction ministérielle quelconque. À chaud, comme ça, je ne sais pas trop quoi dire à part que je garderai certaines histoires pour moi ; il est inutile, parfois, de rappeler l'existence du mal. À dire vrai, je suis désabusée. En même temps, de voir ces journalistes de Serbie, du Montenegro, de la Bosnie et de la Croatie ensemble, les larmes aux yeux, c'est déjà une consolation.

9.25.2006

Des sourires et des pommes

J'ai dû faire tout un lapsus cet après-midi parce que je n'avais jamais vu Gospodin rire ainsi. A s'en tordre la rate pour tout dire. J'avais, comme à mon habitude, fait mon petit numéro dans le jardin, baraguinant une phrase ou deux, histoire de faire étalage de mon (très hypothétique) amélioration linguistique.
Gospodin a bien essayé de m'expliquer la faute, mais peine perdue. J'en déduis de ses gesticulations que :
a. la faute était de caractère grossier (dans le sens de "grossière indécence")
b. ma connaisance de la langue locale est un chantier en perpétuelle construction
c. les cours de langue, que je commence demain, me seront d'un grand secours

Le Ramadan est commencé, si fait, la famille qui m'héberge, Gospodin en tête, entreprend le jeûne traditionnel. Ce qui signifie : repas avant le lever du jour et après le coucher du soleil. Du coup, il y a moins de pommes qui se promènent le jour, moins de petits plats, ce qui a des implications directes sur mon frigo. J'ai réussi à épuiser ma réserve de pommes!

Mostar

Premier voyage en train ce week end, pour me rendre à Mostar (vers la Croatie) rencontrer les nombreux Français et Italiens qui prennent une pause de leurs vacances croatiennes en Mer Adratique pour se la jouer sérieux-d'après-guerre. Je plaisante à peine. Mostar est cette ville séparée en deux (côté croate-catholique, côté bosniaque-musulman) par une rivière et reliée par un pont célèbre (Old Bridge) détruit pendant la guerre et symbole de la scission entre les mondes. Ceux qui ont vu le film "No man's land" reconnaîtront. Il en reste : une ville encore très détruite le long des rives, deux entités restées séparées, et une grosse industrie touristique en devenir, sur fond de souvenirs de guerre.

Mon avis sur la question ? Hum, je crains un peu que le tourisme n'en vienne à dépayser cette ville superbe (ce qui est de l'égoïsme, étant moi-même touriste); sinon, je dirais que le côté bosniaque est franchement plus intéressant d'un point de vue visuel et culturel (impressionnante civilisation turque...). Enfin, j'avouerai que mon trajet de 3 heures en train à travers les montagnes bosniennes aura été le point fort de ce voyage. Magnifique. Je tente d'envoyer quelques photos à qualité douteuse (je ne maîtrise pas encore très bien l'art du mouvement).

Un truc qui grince : j'ai un peu de mal avec certaines références mémorielles. Lu sur la plaque posée à l'entrée des restes de la bibliothèque nationale: "cette bibliothèque a été détruite par des criminels serbes...". Je ne suis pas une adepte de la rectitude politique mais bon, tout de même, côté réconciliation nationale, faut repasser. Ce slogan politique aussi : "100% BiH". Connotation très ethnique, "sang national qui coule dans mes veines".

(pause)

Le fils de Gospodin vient de m'apporter une bouffe monstrueuse. Ce qui m'amène à y aller d'un bémol quant aux conséquences-frigo du jeûne résidentiel : j'anticipe plutôt un déplacement dans le temps et non l'arrêt des petits plats! Menoum! Si j'en juge par la diversité exceptionnelle du plat composé de légumes en pâte filo, de banitsa (pains oeufs-fromage-épinard), poulet et j'en passe, j'en déduis que mon lapsus linguistique était tel que la famille au grand complet a tenu à me remercier d'avoir ponctué de rires son soûper...

9.23.2006

Restes de guerre

Vue Sarajevo

Au_marché

Eglise orthodoxe

Histoires de ruines-babines et de démons

Annie ruinée

Le cauchemar a commencé vendredi à 7 heures du matin lorsque, pour la forme, je consulte mon dossier bancaire par internet. Soudain, le vertige : à sec! Vide, plus rien dans le compte courant, quelques milliers de dollars envolés, comme ça. « Virement manuel », indique-t-on en guide d'explication, le tout datant du 15 septembre. J'ai beau me creuser la cervelle, je ne me rappelle pas avoir eu l'idiotie de vider mon compte. Virement, virement, cela implique un déplacement, pas une disparition... cherche ailleurs, dans les autres comptes et pécadilles, toujours rien. En fouillant davantage, je découvre une seconde aberration : plus d'épargne-retraite, vide, envolé! Le vertige se transforme en angoisse. Je cherche, je cherche, je ne vois pas ; il s'agit d'une manip de compte, pas de visa, donc forcément, il n'est pas question ici de carte fraudée, à moins qu'Internet n'ait failli... Respire par le nez, respire. Il est 7 heures am, décalage de 6 heures, le gros bon sens me commande de contacter ma banque qui ouvrira... 8 heures plus tard. Je tente de me concentrer sur mes lectures, rien à faire je sors faire un tour, et me retrouve dans un quartier dévasté par la guerre. Le jeu de la relativisation se déclenche :
Annie-angélique « ils ont tout perdu : amis, famille, maison. De l'argent, c'est rien tous comptes faits ».
Annie-démone : « mouais, mais tout de même, ta mésaventure va signifier la fin de ta présence ici! Bonjour le terrain! ».
Annie-angélique : « des billets de banque ça se remplace, et puis, y a certainement une explication ».
Annie-démone : « hé l'angélus, tu te la fermes! On voit que du haut de tes nuages toutes dépenses payées, t'as pas besoin de gagner ta croûte!».

C'est une Annie ambivalente qui rentre de promenade quelques heures plus tard, avec un premier indice patent : comme j'avais donné instruction à une conseillère bancaire de renouveller des placements-retraites sous une autre formule, il est probable que le montant disparu ait été déplacé le 15 et qu'il n'apparaisse pas encore sur Internet. Cela n'explique pas le compte courant vidé de toute substance : peut-être que cette manip aura ouvert la porte à une fraude par internet, je le présume du moins. Dès son ouverture, j'appelle la banque, par téléphone normal : « Allo? ». Je les entends, eux ne m'entendent pas. Je rappelle trois fois, eux croient à du harcèlement téléphonique et me congédient. Essaie avec Skype. C'est pire. J'éclate de rire, c'en est trop. Appel à la famille pour intervenir pour moi. Rappelle à la banque, ça marche. Là, on confirme pour le placement : cela n'apparaît pas sur Internet, ils ont changé le tout, et l'onglet a été retiré et déplacé ailleurs et tutti quanti. Pour le compte courant : erreur de la banque, qui a aussi placé l'intégralité de mon compte courant !!!! Je fulmine, on promet de rétablir le tout sur-le-camp, on est désolé, ect. Fiou!

Vos nouvelles

Je les attends de pied ferme. J'en reçois par courriel et je suis bien contente ; ce qui me ferait plaisir aussi : recevoir des commentaires, même courts, sur ce blog (petit hyperlien bleu en bas de chacun des épisodes), histoire de savoir que je n'écris pas complètement dans le vide, que quelques amis me suivent une fois de temps en temps. Savoir aussi que ces commentaires seront consignés pour archives, et mis en contexte. J'ai changé le titre de mon blog parce que « dernière croisade », même en référence taquine à Indiana Jones, faisait trop péjoratif pour le monde musulman. J'en fais amende honorable, et j'envoie un clin d'oeil à Paul... J'aime bien ce titre-ci, qui se devait d'être provisoire mais qui finalement, se rapproche un peu plus de ce que je suis : celle qui surfe sur les accidents de parcours, sans réel but autre que d'apprendre, en tentant le plus possible de garder son sens de l'humour et de museler tant soit peu la démone et l'angélus qui la suivent constamment...

Oslobodjenje

C'est le nom d'un journal local dont l'histoire m'a tout de suite fascinée. Oslobodjenje (prononcer : « oslobodiennié »), qui signifie « libération », est un quotidien de la capitale qui a traversé le siège 92-95 avec courage et fermeté, refusant de clore ses activités, même sous les bombes, les morts et la destruction. Kemal Kurspahic, alors rédacteur en chef, réunit ses journalistes au début de la guerre pour leur lancer à peu près ceci : « Je ne peux pas promettre que vous serez vivants quand le siège sera terminé. Je ne peux pas vous garantir de récompense ou de promotion. Mais je peux promettre ceci : aussi longtemps que Sarajevo existera, ce journal sera publié tous les jours ». Il a tenu parole. Malgré les scribes décédés, malgré les destructions massives, les pénuries de papier. Je suis à lire cette histoire, en attendant une entrevue pour ma thèse, du moins je l'espère. Le plus remarquable : l'équipe du journal était de toute étiquette confondue (serbe, croate, bosniaque).

Kosovo

Ça brasse un peu chez le voisin. Boycott serbe des institutions. On craint qu'une déclaration d'indépendance ne vienne signifier la marginalisation des Serbes et même le rattachement éventuel de la majorité albanaise musulmane à l'Albanie. Appris hier : à l'approche des élections ici en Bosnie (le 1er octobre), l'entité serbe de Bosnie (je rappelle que la Bosnie est séparée en deux : fédération serbe, et fédération croato-musulmane, où je me trouve) menace de faire sécession pour un rattachement à la Serbie. J'évite de porter un jugement : encore une fois ici, la partie se joue non pas entre ethnies, mais bien souvent entre extrémistes et multiculturalistes. D'écrire Kurpahic : "pourquoi devoir à tout prix avoir une étiquette religieuse, alors que plusieurs d'entre nous vivons de manière séculière!". Bien honnêtement, je ne saurais même pas distinguer un Bosniaque d'un Croate ou d'un Serbe, sauf exception.

9.20.2006

Annie s'adapte

A quel moment un être humain peut-il prétendre s'être adapté à son nouvel environnement ? Est-ce lorsqu'il parvient à s'orienter avec la facilité des locaux ? Lorsqu'il peut communiquer avec eux ? (je ne crois pas : car de nombreux allophones se débrouillent très bien dans leur ville d'accueil) Je risque une réponse : l'être humain tire son humanité de son adaptabilité en tous lieux et à tout moment. Mais le signe peut-être le plus crucial de cette faculté est sa capacité de se créer et de se recréer des conditions d'existence quotidienne. En d'autres mots, les fameuses habitudes ont leur utilité, comme discipline, continuité des gestes, soupapes de sécurité aussi. En ce sens, oui, je me suis adaptée : je reconnais mes visages, je reproduis mes routines (une demi-heure de langue, les exercices le matin, la sortie pour les études, l'ordinateur en fin après-midi, les soirée de lecture et les heures perdues à chercher des organisations citées dans mon guide de voyage 2006 mais qui n'existent plus!), j'ai mon dépanneur pas trop loin, une épicerie santé où j'achète du soja, une épicerie régulière, mon marché extérieur pour les fruits et légumes, mon petit café de quartier, mes couloirs de marche. Je me suis déniché un « costco-maison" idéal pour les fromages et les outils manquants. J'ai mon centre d'études des médias pour mes recherches. J'ai mon chez-moi. Mon téléphone aussi, avec mon amoureux au bout du fil régulièrement. J'ai tout. J'ai même retrouvé la température merdique du Québec-en-automne. Cinq jours qu'il pleut à boire debout. Un vrai déluge.

Dans la catégorie anecdotes (vous les aimez celles-là) : je dois dire que le fait de m'adapter me rend un peu moins gaffeuse, donc forcément moins intéressante. Tout de même, notons ma propension à ne PAS me faire comprendre par mes hôtes, ou à ne pas saisir ce qu'ils me racontent. Ce matin, tentative de connaître le prix du transport en commun. Quand je réussis à poser une question préparée d'avance, en revanche, je parviens rarement à en saisir la réponse. Ai pris le taxi.

Sinon, que dire de neuf sur mes pommes et mes poivrons, sinon qu'ils me sortent par les oreilles. Hier, Gospodin est venu amicalement m'offrir des fruits de son jardin. Vous devinez lesquels. Loi de l'univers (et de l'offre et de la demande) : quand les pommes sont pas chères, c'est que forcément, tout le monde en a une tonne dans son jardin perso... et veut s'en débarrasser. Je tente de me cacher sournoisement de Gospodin pour quelques jours, il en va de ma santé mentale. J'ai quand même trouvé un truc pour signifier un arrêt-bouffe : je « retiens » en otage le plus longtemps possible la vaisselle qu'il me confie... et je me prends à espérer que la prochaine fois, ce sera des plats cuisinés et non des saprés pommes de !!!!*%%&&?$$&*/$/.

Des leçons d'adaptation : les choses sérieuses

J'ai visité le musée historique aujourd'hui, parce qu'on y raconte la guerre récente. Après avoir marché la ville de bord en bord, je dois dire que c'est un choc que de redécouvrir mon nouvel environnement en des jours moins heureux. C'est peu dire, pendant la guerre, tout y a passé et, de me confirmer une locale, « il n'y a pas un édifice qui ait été épargné ». Imaginez : pendant trois ans, ces gens ont été assiégés dans leur vallée, confinés à leur maison, sans eau, sans électricité, parce que, on le comprendra, les militaires avaient tiré à vue et bombardé toutes les infrastructures possibles : compagnies de gaz électricité, ressources en eau, télécoms, bureau de poste, mais aussi les églises, les musées, la jadis magnifique bibliothèque nationale, les écoles. Oui, des écoles. Tout est là, des photos terribles, des images qui disent tout.

Deux événements marquants ici : à 9h55, le 27 mai 1992, sur rue Vase Miskina, des civils font la file pour le pain, devenue une denrée rare. Des grenades sont lancées sur eux : 17 morts, 156 blessés. Le 5 février 1994, 68 tués, 197 blessés au Markale Market, puis encore une attaque au même endroit le 28 août 1995, qui convainc enfin l'OTAN d'intervenir. Imaginez une grenade sur le marché Ste-Foy. La photo qui à elle seule dit toute l'horreur : un bébé amputé d'une jambe.

Les médias nous ont montré ces images, les documentaires aussi. Moins connue est la stratégie des gens pour survivre. Je parlais d'adaptation, alors voici : les habitants auront compté sur l'aide humanitaire, mais aussi sur un trésor d'imagination, pour se confectionner des poëles, trouver des sources d'énergie, de l'eau ; les jardins ont pullulé dans les cours, les stationnements, la culture devenant un rouage essentiel de la survie; un livre de recettes de guerre a circulé. Le Miljacka, rivière qui coule dans la vallée, a servi pour la lessive. Sans oublier le tunnel creusé sous l'aéroport. Pendant toute ces années de siège, chacune des sorties est devenue un risque calculé, l'Armée étant postée tout autour de la ville en permanence, tirant à vue à tous les jours. Imaginez : vous déambulez dans le vieux port à Québec, sous les feux nourris de soldats installés tout en haut des ramparts de la ville. Les rues principales sont devenues des tombeaux à ciel ouvert, une artère principale, que j'emprunte régulièrement, ayant été désignée d'office « the sniper alley ».

Annie en danger

Pour terminer sur une note plus légère, ceci : ma vie est en danger tous les jours ici. Arg, c'est que les rues sont étroites et les conducteurs automobiles peu préoccupés du sort des piétons, sauf pour les klaxonner. J'ai remisé mon walk-man, pour de bon je pense. Je vois quand même du positif : à preuve ce ti-minou paralysé de peur, qui a vu la mort de près hier, quand une voiture a freiné de justesse en un bruit monstrueux, à un centimètre de sa tête. Le point positif ? Ben, je me dis qu'un conducteur motivé à épargner un ti-minou en fera sans doute autant avec votre humble serviteure, le cas échéant ?

9.17.2006

Sarajevo, jour 5

Registre « la vie de tous les jours »

Ai enfin aperçu mon voisin le policier espagnol, qui se trouvait en Espagne et non en Croatie. Sympatique, mais je ne suis pas certaine que le mélange des langues soit une bonne chose pour ma cervelle. Sport favori ces jours-ci : m'en aller marcher, et me perdre au retour, malgré une topographie de vallée quand même évidente!

Nouvelle loi de l'univers selon Annie : au Canada, quand on croise un tas de crotin d'ours frais dans le sentier, on reste vigilant. Ici, quand on croise une bouse de vache dans un sentier tout en haut de la ville, ça va, on sait que le terrain n'est plus miné depuis longtemps.

Il est des découvertes qui nous comblent comme être humains... se lier lentement d'amitié avec les enfants de la maison, conclure un pacte avec une mère de famille, pour un échange de leçons langagières, découvrir que notre hôte, qui a visiblement si bien traversé les âges, est un médecin adepte de l'agriculture biologique. Tour du jardin en compagnie de Gospodin (monsieur), qui cultive les fines herbes et les fruits avec un bonheur évident... Me faisant goûter un peu de ceci et un peu de cela, lui me nommait les fruits et plantes un à un, pendant que je répétais comme un perroquet.

Depuis quelques jours, fou comme mes compatriotes me questionnent à propos des pommes que je devais acheter. Ok, ok, je l'avoue : pour un mark de Bosnie (équivalent de ½ euros, ou 75 sous canadiens) -montant que je pensais raisonnable- j'en ai eu assez pour... terminer de remplir mon frigo.

Registre : « Images d'après-guerre »

Je ressens toujours une très grande pudeur lorsque je me promène avec ma caméra hors des attractions touristiques, surtout lorsque vient le temps de capter les effets de la guerre. Les tirs de mortier sont bien visibles sur les façades des maisons, et plusieurs demeures sont encore démolies et inhabitées, surtout celles qui se trouvent dans les flancs de montagne. Compréhensible : l'Armée yougoslave était embusquée tout en haut des montagnes, ceinturant ainsi la ville. Près de l'aéroport, subsiste le tunnel que des habitants avaient creusé de leurs mains pour se connecter avec le reste du monde. Un passage qui a sauvé bien des vies. D'autres édifices auront payé de leur beauté leur vocation musulmane : l'armée a effectivement sérieusement endommagé des bijoux bien ciblés, des mosquées entre autres ; l'hôtel le plus célèbre, le Holiday Inn, siège des journalistes pendant la guerre, a également reçu des salves mais a été rénové.

En 1991, la Bosnie-Herzégovine a déclaré son indépendance de l'Ex-Yougoslavie, un « oui » qui incarnait un rejet de la partition de l'entité sur des bases ethniques pour un rattachement à une Grande Serbie (visée de Slobodan Milosevic) ou une Grande Croatie. Un « oui » qui signifiait « nous, Musulmans, Croates catholiques et Serbe Orthodoxes de Bosnie, nous voulons continuer de vivre ensemble ».Un oui payé chèrement. Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'assister à un « nous voulons revivre ensemble », même si la Bosnie est désormais séparée en deux entités, l'une serbe, l'une croato-musulmane. Et je commence à comprendre que la multiculturelle Bosnie-Herzégovine, c'était une poussière dans l'oeil des politiciens désireux d'asseoir leur pouvoir sur des nationalismes exacerbés. Les bons ingrédients d'une guerre : un État en déroute (après la chute du communisme), l'existence d'un marché de violence, des identités à manipuler, notamment par le biais de médias. Aujourd'hui, il y une pauvreté à endiguer, qui touche en premier lieu les personnes âgées sans allocations de retraites. Hier, ai croisé une vieille femme qui fouillait dans les poubelles à la recherche de quelques vivres. Une image qui frappe.

9.14.2006

Premières impressions

Je suis arrivée il y a deux jours. A première vue, Sarajevo s'impose comme une belle ville slave, très européenne, avec son centre-ville moderne enchâssé au creux d'une vallée, et ses flancs résidentiels, où s'entassent de coquettes maisonnées à toiture rouge. Une ville d'une relative petitesse (je dirais le Québec-fusionné), sise au coeur des montagnes et victime de sa géographie particulière : par temps chaud, comme c'est le cas actuellement, elle est recouverte d'un voile de smog très perceptible pour peu que l'on se trouve en hauteur. Ai croisé plusieurs habitants terrassés par des allergies, sans compter ce mal de gorge qui ne me quitte plus depuis mon arrivée. J'ai cru reconnaître la ville de Sofia, que j'ai brièvement habitée il y a six ans : il y règne cette même ambiance slave, faite d'odeurs des marchés et cuisines d'influence turque, des syllables fortes et saccadées des langues slaves, de ce curieux mélange de modernité et de bucolique. Sans oublier cette très présente explosion des cultures : les mosquées avoisinent les églises orthodoxes et catholiques, curieux mais pourtant heureux mélange des genres. Les femmes aux robes moulantes croisent dans la rue des dames voilées et une pléiade d'étrangers venus comme coopérants ou touristes. Une diversité que j'aime.

(pause)

Désolée, il me fallait écraser cette bestiole à mille pattes qui m'observait avec un peu trop d'insistance. J'en ai profité pour refermer la porte de la salle de bain, d'où j'entends un inquiétant bruissement d'ailes... celle-là, je m'en occuperai plus tard, en espérant entre temps qu'elle saura repartir par où elle est venue... Les insectes, ils finiront bien par s'éteindre puisque déjà, les nuits sont fraîches, promesses du froid à venir.

De retour parmi le monde des vivants... pour constater que Sarajevo a le panache des villes qui ont su perdurer et se relever des jours difficiles. Ici, nulle trace de la guerre. 10 ans après, la reconstruction a fait ses miracles, mais il suffit d'un oeil attentif pour découvrir l'horreur sous le manteau : près de mon nouveau chez moi, ce cimetière immense, blanc, presque trop neuf. J'y suis allée me ballader pour constater de visu l'évidence : tous sont morts en 1994 et en 1995, ce qui coïncide avec le siège de la ville par le général Ratko Mladic, toujours en cavale et dont on prévoyait (une fois de plus) l'arrestation cette semaine. 10 500 personnes sont décédées et 50 000 ont été blessées entre 1992 et 1995 alors que la ville était assiégée et coupée du monde. « Shoot at slow intervals until I order you to stop. Shell them until they can't sleep, don't stop until they are on the edge of madness », aurait ordonné le général. Les premières victimes : des personnes âgées qui auront connu sous l'ère communiste de Tito une relative paix interculturelle mais d'autres maux. Une ère communiste rejetée en bloc au début des années 80, mais qui inspire certaine nostalgie aujourd'hui. Le communisme était le contrat social qui devait en principe réunir des groupes disparates ; sa fin a signifié la montée des nationalismes. Mais la nostalgie est pernicieuse, il me semble : la Yougoslavie démantelée a été victime non pas de la fin du communisme en tant que tel, mais de l'anarchie qui guette toute fin de régimes, quels qu'ils soient.


La connectivité interculturelle

Elles étaient cinq... oui, cinq langues réunies dans mon salon, soit le serbo-croate, l'anglais, le français, l'italien et l'espagnol, personnifiées respectivement par une Canadienne parlant français, anglais et espagnol, un voisin coopérant italien (italien, anglais) et un couple de journalistes de Sarajevo (lui, Emir : serbo-croate, italien, français, anglais ; elle, Nina : anglais et serbo-croate). Vous me suivez? Le hic, c'est qu'il manquait bien une sixième langue, soit le langage informatique, pour parvenir à notre but ultime : l'installation de ma ligne internet. Qu'à cela ne tienne : après une heure de valeureux efforts, nous avons conclu qu'un détail (comme toujours) était sans doute en cause. Nina a suggéré de passer au plan B : le technicien informatique. Emir a appelé, et essuyé un tir groupé:
-Minute! De dire le technicien, vous allez commencer par faire taire la foule qui s'entasse autour de l'appareil. Coudonc, ils sont combien de langues à s'exprimer en même temps ? (traduction libre)
-Heu six, de mentir (à peine) Emir en riant. Mais désolé, on n'a pas le choix! La plus calée ici est ma copine Nina, qui ne parle que l'anglais, mais le clavier est en français, les instructions en serbo-croate, et en plus, seul l'Italien dispose de la même connection internet.
Pendant qu'Emir a procédé, grâce à notre plus ou moins précieuse assistance (la mienne consistant à traduire le système en anglais, et l'Italien à offrir un appui moral), nous nous sommes tous mis à nous gausser du choix de nom d'utilisateur d'Émir : Maxi.
-Qu'est-ce que c'est que ce truc? s'est enquit l'Italien.
J'ai alors émis une hypothèse, d'emblée acceptée par tous, à l'effet qu'Emir avait sans doute voulu faire référence à un lointain supermarché nord-américain, en l'honneur de ma visite (surtout) et celle (secondaire) de l'acteur Richard Gere, de passage pour le tournage d'un film.

Ma connection ? Si je vous parle maintenant, c'est qu'elle fonctionne, bien sûr. Ce qui boguait ? Un détail, comme prévu : une lointaine petite case de trop qui était cochée... Plus ça change...

Voisinage : imam et cie.

Mon logis est un coquet petit 2 ½ loué par un couple de retraités qui dispose d'une assez vaste demeure. Emir, qui y occupe également un appartement, m'a prévenu de considérer sa mère comme mienne. Si fait, elle a déjà entrepris mon éducation culinaire: jus et fruits frais, café espresso, plat tout préparé, j'y goûte dès que je la croise! Outre le coopérant, un autre voisin : un policier espagnol dont j'ignore s'il travaille comme un dingue ou s'il se la coule douce quelque part sur une plage de Croatie (paraît que c'est de saison...) puisque je ne l'ai jamais vu. Emir s'impose comme une ressource précieuse : il s'occupe de la maintenance pour ses parents, agit ponctuellement comme interprète auprès d'organisations internationales et organise des sorties montagnes comme moniteur de ski et de hiking. A bon entendeur, salut. Pour clore le chapitre, impossible d'oublier celui qui accompagne (plus qu'il ne provoque...) mon réveil à 5 heures du matin : l'imam qui occupe une petite mosquée au coin de la rue, et dont les appels chantés à la prière se glissent par la fenêtre de ma chambre.

Premières gaffes culinaires

Retour en arrière. Il y a six ans, à Sofia, je commettais l'erreur de commander l'équivalent de 50 sous en poivrons. Résultat : je me retrouvais avec deux sacs d'épicerie pleins à ras bord de ces poivrons certes fort comestibles, mais encore, à dose raisonnable! Hier, j'ai fait la preuve de mon incompétence crasse à apprendre de mes erreurs. Ai commandé pour 1$ de poivrons rouges et récolté, inflation oblige, un sac plein de légumes ! Arg! J'en ai pour deux semaines à m'en farcir à la douzaine. Aujourd'hui, j'y retourne pour commander des pommes. Je crains l'avalanche.