10.11.2006

Retour vers le futur de Srebrenica

Après ma pause, il était d'ores et déjà décidé que j'embrayais sur mon terrain en vitesse supérieure. D'où, dès le surlendemain, cette virée en bus direction Srebrenica, sur le mode « improvisation ». C'était aussi ma première visie en République serbe de Bosnie. Un épuisant aller-retour de 7h30 de route.

Srebrenica, aujourd'hui, est une commune qui tente de se relever de son hécatombe. Coincée entre les montagnes, cette fleur fanée est encore hantée par ce jour fatidique d'été 1995, alors qu'elle a été vidée de ses milliers d'hommes. Ses enfants orphelins et ses veuves, certaines violées, tentent un retour, après des années d'exode. Entre 2001 et 2004, ceux qui avaient la force de revenir ont repeuplé le paysage, les autres ne reviendront sans doute jamais. Je ne crois pas que je serais revenue. Srebrenica est un village en partie désert, demi-fantôme, demi-zombie, où chaque rue, chaque maison abandonnée, rappelle l'horreur. Certes, il y a les quartiers remis sur rails (on parle de quelques rues), les enfants qui courent dans les parcs et les cours d'écoles financées par Care et l'Union européenne, il a la vie, le retour de la -relative- normalité, mais il y aussi les regards de ces vieilles femmes du haut de leur fenêtre, regards portés sur l'étranger qui foule le sol, toujours pour la même raison. Il y a la destruction omniprésente. La jeune fille qui croise tous les jours le voisin, ancien paramilitaire qui a livré son père à la fusillade. Il y a trop de raisons de se rappeler. Même la présence de gens comme moi est un fer rouge sur la plaie béante.

Pourtant, je me suis sentie la bienvenue. Impression confirmée : ceux qui sont là ont accepté de se rappeler tous les jours. C'est leur raison de vivre : faire en sorte que la mémoire rende impossible de nouvelles furies. Alors que Krajisnik, ancien haut placé, reçoit une condamnation à 27 ans de pénitencier au Tribunal de la Haye pour crimes de guerre, ce refus de l'oubli est de circonstances. « Ici, les ethnies se parlent encore », de lancer un conseiller du Programme des Nations-unies pour le dévelopement (PNUD). Le mot « encore » n'est pas anodin. Dans un village voisin, les Serbes et les Bosniaques ne cohabitent que le jour. Le soir, aucun Bosniaque n'ose sortir, de crainte des échaffourées avec des hommes éméchés. Aucun Bosniaque n'oserait non plus se lancer en affaires, car son commerce serait détruit manu-militari. C'est l'aparteid, entre ceux qui ont nettoyé les communes, vidé les maisons de leurs voisins et chassé ces derniers à coups de pied, et ceux qui, jadis chassés, tentent un retour. Pourquoi, à Srebrenica, se parle-t-on encore? Pourquoi Serbes et Bosniaques, à défaut d'être amis, parviennent-ils à se saluer et à se demander des nouvelles ? Alexandre, du PNUD, avoue n'en rien savoir. Je risque une hypothèse : parce que le fond du baril a été atteint ici, et que l'absurdité de l'horreur oblige au retour de l'humanité. La culpabilité aussi, peut-être. Et la présence des internationaux. Qui sait?

J'étais venue comme en pélerinage sans intention arrêtée de faire des entrevues. Pourtant, je n'ai pas résisté à l'envie de pousser la porte de la radio locale. Ai pris rendez-vous. Le PNUD, c'est une visite éclair décidée après beaucoup d'hésitations, et qui s'est avérée plus qu'heureuse! Il me fallait bien venir à Srebrenica pour rencontrer des Belges et même, un Québécois, frais émoulu de l'Université Laval en plus! Je m'attendais à tout sauf à un accueil en français, dans une direction dont on dit qu'elle dérange presque parce qu'une mafia linguistique française s'y est installée. « Guy sera fâché de t'avoir manquée », de lancer Alexandre le Belge. « Il vient de Québec et il est présentement à Sarajevo. Mais prends son numéro de portable, il va être content! ». Presque dans une taverne, je vous dis! Des ressources précieuses, car tout se joue par contacts interposés ici.

Dans un bus de retour de Srebrenica, on pense à quoi? À la vie qui renaît, et surtout, à ce qui fait naître la violence, je ne m'en cache pas. Que faut-il à un être humain pour se faire despote, sinon ce dangereux alliage : la peur, la souffrance, la déresponsabilisation. En d'autres termes : le refus de voir en l'autre un humain, qui est une déformation du mécanisme même de l'apprentissage (se forger un soi en se différenciant de l'autre) ; une souffrance qui est attribuée à cet autre (grâce à une solide propagande politique, médiatique, menée à dessein) et enfin, pour la mise en oeuvre, une action violente exempte d'états d'âmes coupables dont la responsabilité incombe à autrui (de l'utilité de la hiérarchie et des ordres...). Je me souviens d'une discussion très intéressante échangée avec mon collègue Paul. Nous remarquions à quel point les plus prompts à porter des jugements racistes sont souvent les premiers à se dire croyants. Tandis que bien des athées et agnostiques appliquent à la lettre le « aimez-vous les uns les autres », peut-être parce que le sacré de leur vie réside dans l'humain.

Pour terminer en mode plus léger : voyant ma source bosnienne se tarir, j'ai ramené des pommes de France (elles étaient trop bonnes), mais voilà que Gospodin, à qui j'ai offert confitures et fromage, a riposté ferme en m'offrant les résultats de sa dernière cueillette de pommes... Retour à la case départ avec un frigo de nouveau rempli à ras bord. Autre anecdote : ai encore fait une folle de moi hier, en achetant le mauvais billet de bus pour un train qui allait à Zenica et non Srebrenica. La faute à ma prononciation encore très très approximative!

2 commentaires:

Anonyme a dit...

Bonjour Annie,

Félicitations pour ton blog. Je n'avais pas encore pris le temps de t'écrire mais je te lis assez souvent.
Du coup je me demande si je ne vais pas faire la même chose pour relater mes aventures au Canda (dans mon esprit c'est de moins en moins aventureux mais bon...)

Tout à fait d'accord avec ton hypothèse sur le ton différent à Srebrnica. Le monde entier a vu ça, tout le monde est obligé d'admettre que ce qui a été fait est inacceptable donc culpabilité. En plus maintenant ils doivent penser que le monde les regarde. Alors que dans les autres villages... ce qui a été fait n'est peut-être même pas établit précisément. A chaque fois qu'il y une commissions vérité et réconciliation dans le monde, on commence par établir la vérité.

Tout à fait d'accord aussi sur un autre point : les belges et les québécois sont des gense vraiment très sympas.

A+

Vincent

Annie a dit...

Allo Vincent,
Ma réponse est oui!oui!oui! Vas-y avec ton blogue et surtout, sois cynique envers les Québécois que nous sommes! Hi hi hi, à propos des Belges sympatiques, je crois que tu n'es pas totalement désintéressé...
merci pour tes commentaires!