Il est 6 heures du matin, mais déjà, une étrange agitation secoue la ville tranquille de Butare, où l'essentiel de l'activité commerciale se concentre sur une artère goudronnée d'à peine deux kilomètres, entre l'entrée nord de la ville, saluée par un musée national, et la sortie sud, qui borde le campus de l'Université nationale. C'est l'aube, une aube réglée au quart d'heure, 5h45 tous les matins. Mais cette aube-ci est différente : des camions -militaires, de marchandises, de presse- sont déjà parqués en troupeau le long de l'école primaire Notre Dame de la Providence. Ce qui augure déjà de la suite du jour : bientôt, la circulation sera si dense que l'unique route joignant Kigali à la ville devra être bouclée en partie, pour laisser la place à une centaine de visiteurs.
Le local qui s'amène ce jour-là aura le choc de sa vie s'il n'a pas déjà eu vent de la rumeur qui courait dans la ville depuis un bon moment : une équipe de tournage, « une de plus », de dire ironiquement un professeur d'histoire, débarque en ville pour tourner un film portant sur l'Opération turquoise, une opération militaire française controversée menée pendant le génocide. Le quidam qui ne lit pas les journaux (ils sont environ 5% à les lire), ou qui a peu porté attention aux signes avant-coureurs (invitation à un casting pour des figurants un mois plus tôt), aura à tout le moins toutes les chances d'avoir entendu parler de cette visite à la radio ou grâce au bouche-à-oreille qui est d'une efficacité redoutable. « Pourtant, j'ai l'impression que la ville n'était pas préparée à cette venue », de glisser une journaliste.
Savoir ou non, cela ne change pas grand chose. Ce matin-là, les locaux auront leur choc quand même, lorsqu'ils découvriront en déambulant dans la rue, que les anciens camions militaires de la garde d'Habyarimana, datant de la période génocidaire, ont ressucité. « Cela m'a fait très étrange, j'ai eu l'impression d'un retour en arrière. » Le réalisateur, et sa suite, ne restent en ville que le temps d'une journée, pour filmer la scène de l'évacuation controversée d'un orphelinat. Les figurants rwandais recevront un salaire de 4000 francs rwandais pour leur journée de travail (près de 10$ us), ce qui, pour un employé de maison, représente parfois près d'un mois de salaire. « Cela rappelle des souvenirs », de lancer un autre local, « je suis choqué, ça me ramène 13 ans en arrière ». Souvenirs ou pas, ils étaient des centaines à se précipiter au casting un mois auparavant. S'il est un proverbe rwandais qui dit « l'intérieur du ventre, c'est loin », s'agissant de la retenue et des pensées jalousement conservées, il reste que le ventre doit avant tout être nourri, nonobstant les scrupules.
Butare, ville de 100 000 habitants (95 000, recensement 2006), compte 17 000 prisonniers pour crimes de génocide. Dernière préfecture à être touchée par le génocide, elle a aussi été marquée par les plus violentes exactions. Réputée « résistante », elle a vite été investie par les réfugiés tutsis des préfectures environnantes, puis envahie par les miliciens et les militaires génocidaires venus de l'extérieur rappeler leurs concitoyens à leurs devoirs meurtriers. C'est ainsi que la poche de résistance intellectuelle a été réduite à néant. L'arboretum, où j'aime tant à me promener, aura été le théâtre du massacre de centaines d'étudiants. Chaque mercredi matin, pendant les gacaca (tribunaux populaires), les butariens tentent de faire face aux démons du passé, dans une ville où tous, rescapés comme meurtriers, doivent réapprendre à vivre ensemble.
Figurante d'un jour, je joue les journalistes, pendant que de faux militaires embarquent des dizaines d'enfants dans les camions. Je n'ai pas vu le script. Personne ne l'a vu. Mais on saisit le sens de la scène. Les religieuses, des figurantes rwandaises, ont des traits fins, un nez étroit ; les femmes qui sont évacuées un peu plus loin, trapues, le nez très épaté, sont sensées jouer les hutues. Contrairement à la réalité, où le métissage a rendu caduque toute tentative d'identification sur des bases purement physiologiques. Qu'importe, le cinéma ne fait pas dans les nuances. Les enfants, sans doute nés après le génocide, rigolent alors qu'ils sont transportés dans les camions. Le film est une fiction basée sur le témoignage d'un scribe français. Après six heures à répéter la même scène, le dîner est servi aux figurants. Les blancs muzungus dans une salle. Les Rwandais dans l'autre. Le buffet aux blancs. Une boîte à lunch rationnée aux autres. « On ne peut pas leur donner accès au buffet, ils vont faire une montagne de leur assiette ». Cela me dérange, cette séparation. Que représente un buffet sur le total d'un budget gigantesque, pour un tournage qui déplace une montagne entre Kigali, Kibuye, Gikongoro et Butare?
Le soir, je rapporte mon expérience de tournage aux trois Rwandais qui partagent ma maison. Mes interlocuteurs me pressent de questions, je les sens perturbés.
« Comment peuvent-ils, 13 ans après, rendre les mêmes émotions ? » de lancer celui qui, des trois, était présent à Butare pendant le génocide. « Comment peuvent-ils rendre les émotions des enfants qu'on évacue? »
-Les enfants rigolaient, on essayait de leur dire de ne pas faire ça. Mais, je ne sais pas comment ça se passe, dans le cas d'évacuations. Essaie-t-on de préserver leur innocence en relativisant l'affaire, un peu comme le jeu que Roberto Begnini avait inventé pour le petit garçon de La vie est belle ?
- Moi j'étais là, les enfants de cet orphelinat, il avaient perdu leurs parents, tués par des militaires, ils s'étaient réfugiés dans l'arboretum de Butare, ils entendaient des balles siffler constamment, donc ils étaient terrorisés quand ils ont été évacués par les millitaires. Comment pouvaient-ils faire la différence, et comprendre où on les amenait? »
Le silence est lourd. Faut-il mettre un frein à l'art et à la représentation, sachant qu'elle sera plus qu'imparfaite? L'intellectuel du groupe fait la grimace, puis se lance : « Ce qui me dérange, c'est de savoir : peut-on représenter un génocide ? Je crois que ce n'est pas possible ».
En fait, nombre de badauds, venus regarder le tournage, ne comprennent pas. Ils ne saisissent pas la différence entre une fiction et un documentaire. Certains croyaient même, me rapporte-t-on, que les militaires étaient de vrais militaires revenus jouer leur scène. Et eux de s'interroger : pourquoi ne pas demander leur avis aux témoins occulaires encore en vie ? C'est quoi ce film ?
Et moi, de me demander : comment en arrive-t-on à redemander à des acteurs d'un génocide- victimes ou bourreaux- de jouer les figurants dans une version de leur histoire, écrite par des étrangers?
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