2.26.2008

Récit: La servitude de Milena

Je l'appelle ma ville-zombie : ses rues envahies par les ronces et ses maisons abandonnées criblées de balles défilent sous les regards vitreux de ses vieilles habitantes, des veuves au visage ravagé et édenté, et aux cheveux épars dissimulés sous un foulard. Coincée entre les montagnes balkaniques, Srebrenica est cette fleur fanée encore hantée par le massacre qui l'a vu naître aux yeux du monde. C'était en 1995, mais qui se souvient ? En une semaine, les 8000 hommes de la ville ont été massacrés parce qu'ils étaient des musulmans, et ce, à la barbe des casques bleus des Nations Unies sensés les protéger.

Encore aujourd'hui, on y souffre, mais cette fois, par la faute de gens comme moi.

Je voudrais, une fois pour toutes, apprendre à saisir l'essence des événements au fil des jours, non pas avec le recul, alors que les préjugés se sont déjà imposés, au mépris de la vérité et du respect des Milena de ce monde.

Je voudrais avoir une chance, une seule, de demander pardon à Milena.

-1-

Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine, la petite Milena, âgée de neuf ans, coulait des jours heureux dans la petite bourgade de Srebrenica, située tout près de la frontière avec la Serbie. Ses parents, des Serbes orthodoxes, l'amenaient à l'église à chaque semaine ; elle fréquentait l'école du coin, côtoyant une poignée de Croates catholiques et une majorité de musulmans appelés « Bosniaques ». Peu importe leurs origines disparates, tous étaient « bosniens », se disait la naïve Milena, tout de même vaguement consciente de la menace extrémiste qui guettait. L'enfant saisissait des brides de conversations ça et là : déjà, on parlait d'une Serbie vindicative, des milices et de l'armée d'un certain Milosevic qui, au nom du Grand peuple serbe, chassaient les musulmans de leurs villages, aux portes de Srebrenica. Un jour, des soldats coiffés d'une étrange coquille bleue ont débarqué à Srebrenica, clamant qu'ils allaient en faire une zone protégée pour tous les réfugiés musulmans des environs, lesquels arrivaient par milliers.

Milena a commencé à percevoir les regards gênés de ses camarades musulmans, alors que les calamités s'abattaient sur le village assiégé par des milices serbes frustrées. « Ce sont ces sales Serbes », murmurait-on, dès que l'eau ou les vivres étaient détournés du village. Une fois, des habitants ont organisé une expédition armée hors de la ville pour assassiner des civils serbes dans des villages voisins. « Ma fille, nous ne sommes plus les bienvenus ici », a décrété le père de famille. « Nous partons en Serbie ».

Milena était à Belgrade, en Serbie, lorsque le carnage a éclaté le 11 juillet 1995. Elle a tout vu à la télévision : malgré la présence des coquilles bleues, les forces serbes ont pénétré dans Srebrenica, séparé les femmes et enfants des hommes, puis ont amené ces derniers dans différents points de la commune pour les fusiller. Il aura fallu des chaises aux soldats lors des fusillades pour éviter qu'ils ne se fatiguent, tant les hommes à abattre étaient nombreux.

Srebrenica était devenue une ville serbe. Milena, assise dans son salon de Belgrade, maudissait les hommes qui avaient souillé son identité...

Les années ont passé, et la guerre aussi. Srebrenica a été enchâssée dans une toute nouvelle République serbe qui a en quelque sorte entériné le nettoyage ethnique. Mais les Bosniaques ont obtenu le droit de réintégrer leur maison. Aussi, des orphelins et des veuves, certaines violées, ont tenté un retour, après des années d'exode.

Ceux qui avaient la force de revenir, tant serbes que bosniaques, ont repeuplé le paysage, les autres ne reviendront sans doute jamais.

Je ne crois pas que je serais revenue. Milena, adulte devenue, a eu ce courage.
Je l'ai connue à la Maison des jeunes de Srebrenica, lieu de rassemblement de jeunes dans la vingtaine qui ont grandi dans l'ombre du drame. Plusieurs rêvent de quitter le pays pour tenter leur chance ailleurs, loin des lieux de hantise, d'où un attrait pour la langue anglaise. C'est là d'ailleurs, dans cette maison, qu'aboutissent la majorité des étrangers de passage, journalistes la plupart, lorsqu'ils cherchent un traducteur lors des commémorations annuelles du massacre. Ces jeunes ont la générosité de se prêter au jeu de l'interprétation, même si la présence des étrangers est un fer rouge dans la plaie béante.

C'est donc en ma qualité de fer rouge que je me trouvais à Srebrenica en 2006, comme apprentie anthropologue intéressée aux lendemains de guerre.

Je me souviendrai toujours de cette première rencontre. Milena jouait les interprètes pour un journaliste canadien. Début vingtaine, belle, blonde, mince, le petit nez retroussé, les tâches de rousseur, les vêtements ajustés à la dernière mode... J'ai pensé : « Je devrais la présenter à mon petit frère ».

Milena assurait la coordination de la Maison des jeunes. Je voulais y organiser une réunion pour discuter du rôle des médias dans la reconstruction d'après-guerre. Comme la plupart des habitués de la maison étaient des Serbes, elle tenait mordicus à la présence de sa meilleure amie, d'origine bosniaque. C'est ainsi que j'ai rencontré Nathalie, une musulmane hors norme, toute de jean vêtue, tatouée et maquillée.

De fil en aiguille, nous nous sommes retrouvées toutes trois, une Québécoise catholique, une Serbe orthodoxe et une Bosniaque musulmane, attablées dans un des rares cafés de la ville-zombie.
.
– Je commande de la bière pour nous toutes! a décrété Nathalie.
– Mauvaise fille, ai-je dit. Je pensais que les musulmans ne buvaient pas ?
– Là, on parle des bons musulmans... moi, je n'en suis pas une!
– Et bien, moi je suis une bien mauvaise catholique.
– Et moi, une bien mauvaise orthodoxe!

C'est ainsi qu'une amitié est née. Plus tard, nous avons trinqué à la tolérance, bière à la main.

– Les plus racistes sont souvent les premiers à se dire croyants, a lancé Milena. Ici, dans les Balkans, quand les gens se tapent sur la tête, ils le font avec un crucifix, avec la bénédiction de Dieu-le-père! On ne compte plus les chefs d'église qui ont béni des chars d'assaut.
– On n'est pas en reste, je t'assure, a rétorqué Nathalie. Va voir dans les villages, y a des mudjahidins tout juste débarqués de Syrie ou d'Iran qui viennent reconstruire de belles mosquées toutes neuves... et nous enseigner la bonne manière de pratiquer l'islam!

-2-

C'était avant le jour fatidique. Quand je pouvais encore regarder Milena droit dans les yeux.

Les Occidentaux, surtout ceux qui ont le sentiment de faire partie d'une « communauté internationale », sont de grands sentimentaux. S'apitoyer sur les victimes de guerre, ils connaissent. Mais l'émotion brute peut être un piège : rarement le ressenti se mue-t-il en action constructive.

Toute ma vie durant, je me souviendrai de ce jour où j'ai perdu la vue.

Je revois la scène : la Maison des jeunes, plongée dans le noir, pour les besoins d'une soirée musicale. Milena, fière organisatrice, qui s'affaire, tandis que l'alcool coule à flots... Je me promène avec ma caméra, croquant ça et là des visages rieurs. Alors que l'alcool pousse progressivement au retranchement dans la danse, la séduction ou l'isolement en petits groupes, ma caméra accroche un regard pensif, solitaire. Ma soirée ne fait que commencer...
Je l'appellerai Mehmed. Il a besoin de parler. Il a sans doute eu un mauvais jour. Mais peut-être ai-je éclairé brièvement ce jour de brouillard grâce à mon sourire et ma caméra coquine. Alors je serai la confidente. Je ne sais pas. Il y a de cela quelques années, alors que je me croyais seule sur un pont de traversier entre Québec et Lévis par temps froid, j'ai croisé un homme qui contemplait le fleuve, accosté à la balustrade. Trop occupée à écouter de la musique, je n'ai pas croisé son regard. Le type a sauté. Parfois, je me demande si un sourire d'une inconnue n'aurait pas suffit à le garder sur la terre ferme? Ce jeune est peut-être sur un pont, à regarder l'eau s'écouler. Il ne parle que le bosanski, et devra répéter chacune de ses phrases pour être certain que je le comprenne. Durant deux heures, il raconte. Je ne vois plus que lui. La foule, les musiciens, tous ont disparu. Ce jeune est issu d'une famille reconstituée atypique : sa mère musulmane, séparée de son père musulman, a convolé avec un Serbe en secondes noces. Le couple reconstitué aura un fils ensemble : le demi-frère de Mehmed, étiqueté « serbe ». Je ne comprends pas pourquoi il me raconte tout cela, sinon pour conclure qu'actuellement, il noit un mal de vivre profond dans l'alcool.
En 1995, éclate le massacre des Bosniaques de Srebrenica. Le jeune me raconte, les yeux complètement hagards. Je cesse de respirer.
- Ça c'est passé ici-même, dans cet immeuble.
La Maison des jeunes. Il m'amène dans un coin de la pièce.
- Là.
Il mime. Des mains ligotées.
- J'ai vu! Mon beau-père a tué mon père ici, devant moi. J'avais dix ans.Il me montre une cicatrice sur son front. Un autre sur son oeil. Encore une autre sur son ventre. Des coups de couteau.
- Mon demi-frère. C'est lui qui m'a fait ça.Je le regarde droit dans les yeux : il est au bord des larmes. Moi aussi.- Ton frère ? Quel âge, il avait ?- 7 ans.- C'est ton beau-père qui l'y a obligé ?- Oui. Mais il m'a fait ça avec le sourire.Je ne sais pas quoi dire, je le regarde.
- Il est ici, dit le jeune serveur.- QUI est ici ?- Mon frère. - Ici?- Oui, dans cette pièce. Et ce soir, il dormira dans la maison de notre mère !
- Tu vis avec eux?
– Non. C'est la première fois que je le revois.
Son regard est d'acier. Le frérôt, un grand échalas, encore ado, se pointe et vient lui donner une accolade. Il a un peu bu, il est joyeux.
La scène suivante me fera prendre conscience du drame profond de ce pays.
Mehmed me regarde droit dans les yeux, stoïque, pendant que son frère l'enserre. Alors Mehmed se penche vers lui, l'embrasse sur la tête en toute hypocrisie, puis reporte son regard sur moi. Les yeux qu'il plonge dans les miens n'ont plus rien d'humain.- Comment est-ce que je peux encore faire ça ?!!

Le jeune frère repart, nonchalant, ou inconscient c'est selon. Peut-être a-t-il oublié cette scène dramatique. Peut-être son cerveau a-t-il disjoncté pour le protéger des états d'âme.

Je ne parviens pas à détacher mon regard des yeux de Mehmed. Comment fait-il pour fréquenter cet endroit ? Pourquoi s'oblige-t-il à un tel pèlerinage macabre ?

– Hé, c'est quoi cet air sérieux ? C'est le temps de danser maintenant!

Je sursaute. Un jeune homme début vingtaine m'enlève à Mehmed. Il m'offre une cigarette, je décline. Ses yeux brillent. C'est à cause du reflet des lumières dans ses pupilles dilatées. Il doit avoir dix, sinon quinze ans de moins que moi.

– D'où viens-tu ? me demande-t-il.
– Canada. Et toi ?
– Bratunac. Un peu moins loin! Tu fais quoi ici ?
– Je suis étudiante.

Forcément, je suis là pour une raison qu'il déduit rapidement. Qui passerait de petites vacances dans un bled comme Srebrenica ?

– Tu devrais aller faire ton tour au cimetière serbe de Bratunac, laisse-t-il tomber. Il n'y a pas que les Bosniaques qui pleurent leurs morts.

Bratunac est un des villages avoisinants qui a subi les représailles de Bosniaques assiégés. Je suis étonnée de cette prise de position aussi forte qu'inattendue. Mais tous les étrangers viennent ici pour une seule raison : se remémorer un massacre. Faut-il se surprendre de l'irritation des locaux ?

Srebrenica : 8000 morts bosniaques. Bratunac : 60 morts serbes. Et il veut que je pleure ?

Soudain, ce haut-le-coeur. Je pense à Mehmed.

-3-

« Je ne savais pas ».

Milena est bouleversée. Je ne pouvais garder l'histoire de Mehmed pour moi.

Elle côtoie le jeune à tous les jours et pourtant... aura-t-il choisi de se confier à une parfaite étrangère. Cela a tout à voir avec sa serbitude. Je le sais. Elle le sait. Elle porte la culpabilité des autres sur ses frêles épaules, elle, la tolérance incarnée.

Me revient en mémoire le commentaire du Serbe de Bratunac. Submergée par la colère, je me montre émotive, irréfléchie. Odieuse.

« Comment ce jeune peut-il mettre sur un pied d'égalité les morts serbes et les morts bosniaques ? On parle quand même d'une différence de 8000 morts! »

Milena me répond d'une voix douce, en baissant les yeux :

– Peut-être... peut-être voulait-il seulement rappeler... que les Serbes ont souffert eux aussi.

Un cri du coeur qui résumait à lui seul le drame des enfants qui supportent le poids de la culpabilité collective. Une réplique sentie que mon coeur n'a pas su accueillir.

J'ai désapprouvé en mon for intérieur cette réaction de Milena. Elle l'a perçu. C'est sans doute pour cela qu'elle s'est peu à peu détachée de cette amitié naissante qui ne demandait qu'à s'épanouir. J'étais comme tous les autres, ces étrangers de passage qui ne voient que les souffrances de masse, et pas celles qui étouffent les invisibles. Je n'avais décidément rien compris.

-4-

Les images médiatiques montrent la main qui tue et le quidam qui s'écroule sous les balles. Les mots catégorisent, identifient des groupes de victimes et des armées d'assassins. Ces images, je les avais en tête lorsque j'ai connu Milena. Je me croyais forte, à même de résister aux stéréotypes. J'avais oublié que l'état de victime pouvait fluctuer au gré du temps, qu'elle n'était pas une catégorie figée sur une ligne chronologique.

Après dix ans, qui se souvient de Srebrenica ? L'oubli est un affreux créateur : il fait des victimes d'hier des laissés-pour-compte et des enfants de demain des héritiers de malheur. Il ignore le courage des fourmies appelées à rebâtir en dix ans ce que les armes ont détruit en dix jours.

La souffrance est un poison qui s'épand comme une tache d'huile. Au fil des jours, elle s'immisce dans toutes les couches d'une société traumatisée ; contagieuse, elle franchit les frontières, enrobe les diasporas de son fiel ; elle traverse les générations, allant jusqu'à ternir l'avenir d'enfants à naître. Car un bébé naît avec une identité parentale : il est inmanquablement le « fils de ». S'il a encore son innocence, on lui prête déjà des étiquettes.

Tout récemment, je suis tombée sur une dépêche annonçant la condamnation d'un homme de Srebrenica pour crimes de guerre. Il portait le même nom de famille qu'elle. Je ne saurai jamais s'il s'agissait d'un oncle, d'un frère ou de tout autre membre de sa famille.

Mon petit doigt me dit qu'elle le connaît très bien. Et mon coeur sait qu'elle en souffre.

7 commentaires:

Anonyme a dit...

Chère Annie, suite à ton récit j'ai écrit et effacé bien des sentiments qu'il a fait monté en moi et finalement je n'ai pas les mots qui peuvent être juste, mais sache qu'il n'y a qu'une chose qui me trouble encore plus que ce que les hommes on fait, c'est ce qu'ils feront.

Merci pour ton travail

Christian

Annie a dit...

Cher Christian,
N'oublie pas de penser à ceux qui ne feront rien... d'autre que de passer leur vie à aimer leurs proches. Cela compense pour les maux de l'avenir, disons...
Merci
Annie

Anonyme a dit...

Après t’avoir écrit hier je me disais que tout les échanges qu’on a eu sur ton blog mit bout à bout équivalent a une petite conversation que l’on aurait pue avoir et j’ai réalisé si cette conversation avait eu lieu j’en aurais retiré de l’encouragement et je me serais senti mieux et j’ai compris que toi tu serais vidé d’une tel entretien avec un être aussi sombre, alors j’ai décidé que dans l’avenir mes commentaires serons plus positif ;)

Bon et beau dimanche Annie

Christian

dradeb a dit...

Quel étonnant retour en arrière ! Quel témoignage ! Il ne faut pas se sentir coupable de ne pas avoir compris, Annie, même lorsque les signes paraissent évidents avec le recul. Tu es une occidentale, oui, peut-être même une « grande sentimentale », mais ce n’est pas là la faute originelle. Ne pas avoir compris la réaction de Milena, sa souffrance personnelle, était-ce même inévitable ?
Et aujourd’hui, cela menace de partir encore au Kosovo.
Roger

Annie a dit...

Cher Roger,

C'est là une bonne question... on est toujours bien sévère avec le recul, n'est-ce pas... Pour le Kosovo, j'avoue ne plus savoir. Le nationalisme des autres est toujours difficile à expliquer : qui peut comprendre, sinon un Serbe, ce que représente, par exemple, la perte du Kosovo pour la Serbie. C'est le coeur de sa civilisation.

Anonyme a dit...

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BON DEPART