Tel un Sisyphe devant sa montagne, le coopérant présent au Rwanda n'a pour seul bagage utile que la modestie : dans le secteur des médias, il doit convaincre de sa crédibilité face aux autorités partenaires sensibles aux critiques émises à leur endroit. Sans oublier ce souci de toucher une population locale parfois recroquevillée et coupée de ses réseaux. Obstacle supplémentaire : poser un regard critique sur une presse largement diffusée dans une langue inconnue, et traduite par des locaux affiliés à des instances disposant de leurs propres intérêts. L’interprétation des textes relève alors de l’avancée aveugle : les subtilités de la langue rwandaise sont telles qu’un univers de significations s’ouvre au local qui est inaccessible à l’étranger. Ajouté à cela, le cadre d’interprétation chez le local intègre une émotion liée à des événements récents , la guerre et le génocide. Enfin, l’univers des luttes politiques intestines échappe presque complètement au non-Rwandais, du moins dans l’immédiat. Dans le secteur de la presse, les affiliations politiques sont d’une importance capitale (la guerre 1990-1994 l’a démontré) et prennent du temps à être identifiées. C’est dire que les journalistes et les autorités engagés dans des bras-de-fer disposent d’informations les uns sur les autres que les coopérants -et les chercheurs- ignorent.
Les autres défis du coopérant concernent la négociation des réalités macro-théoriques entourant la relation avec l’État partenaire. La coopération repose sur un droit moderne contesté sur trois fronts : sa rationalité, l’universalité de la règle de droit et sa capacité régulatrice. La contestation de l’universalité de la règle est un terrain particulièrement miné au su de l’histoire coloniale du Rwanda. La crainte de l’impérialisme occidental (de même que la culpabilité) peut pousser à confondre moralité et culture ; mais le relativisme éthique n’est en aucun cas une réponse satisfaisante à l’impérialisme culturel.
Et si le système de droit est une prémisse acceptée par la société d’accueil, encore est-il toléré dans la mesure de son efficacité. Même si les causes de la faillite d’un État sont complexes et diversifiées (effets d’une économie globalisée, ordre régulatoire colonial inadéquat, mauvaise administration par des élites, interférence occidentale ou communiste de jadis,…), l’idée d’une fragmentation de l’État insufflée par la promotion de la démocratie et des droits humains- en particulier dans des contextes fragiles et en présence de minorités- demeure une idée dominante chez certains gouvernements ; le plus grand ennemi des droits humains serait actuellement l’anarchie et non la tyrannie et la souveraineté de l’État en ce sens serait une pré-condition à ces droits. C’est un peu ce syllogisme qui est à la base du dilemme fondamental de la coopération : si l’État est le minimum absolu, jusqu’où coopérer si l’État ne se porte pas garant des droits humains, sachant que tout retrait des fonds risque de générer de l’instabilité ?
7.27.2008
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2 commentaires:
Salut Annie,
On m'avait récemment mentionné que tu avais crée un carnet pour partager tes expériences doctorales et autres, mais je n'avais jamais pris le temps de le parcourir. Très bonne initiative, considérant que les pensées risquent toujours de s'égarer, malgré nous, alors que ce blogue constituera un patrimoine numérique durable. J'avais fait pareil, mais de façon beaucoup plus minimaliste en septembre 2006, dans le cadre de mon stage en Roumanie et de mon voyage subséquent...
Je n'ai pas parcouru l'ensemble de tes deux cents quelques "post" mais je peux dire d'emblée que tu as très belle plume et tes écrits sont très intéressants.
Bonne continuation dans ta rédaction!
À bientôt,
David
Allo David!
Belle surprise!
Merci, c'est très gentil de ta part, et comme tu le vois, je suis un peu en relâchement estival actuellement...
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