Une abondante littérature et cinématographie est née des cendres du génocide rwandais de 1994, Un dimanche à la piscine à Kigali et J’ai serré la main du diable ayant même été tournés au Rwanda. Les images et récits du génocide à la machette ont frappé les imaginations. Malgré cette surabondance, rares sont ceux qui pourraient replacer ce génocide dans son contexte à l’aube de ces quatorzième commémorations. La recherche est même frappée de lourds interdits : un peu comme si « tenter d’expliquer » donnait prise à un semblant de justification d’une réalité indicible.J’étais sur le terrain en 2007 lorsque le cinéaste français Alain Tasma et son équipe ont « investi » le Rwanda pour y reconstituer l’Opération Turquoise, une action militaire organisée par la France vers la fin du génocide rwandais. L’équipe s’est arrêtée à Butare, province très touchée par les massacres, y a recruté des figurants et promené de faux camions d’interahamwés, provoquant même des malaises chez des locaux. Je passerai outre les scènes disgracieuses de fin de soirée pour ne retenir que ce que j’ai vu sur le plateau de tournage : un dicta-réalisateur engueulant des enfants dociles, parce que ceux-ci rigolaient nerveusement ou bougeaient un peu pendant le tournage. Après des heures de répétition, ce dîner-apartheid : les blancs « muzungus » dans une salle, les Rwandais dans l'autre. Le buffet aux blancs, une boîte à lunch rationnée aux Rwandais. « On ne peut pas leur donner accès au buffet, ils vont faire une montagne de leur assiette », m’a expliqué une responsable du casting. Décision suggérée par des « collaborateurs rwandais », parait-il… Une séparation dérangeante : que représente un buffet sur le total d'un budget, pour un tournage qui déplaçait une montagne entre Kigali et d’autres villes?
Les figurants ? Des gens longilimes aux traits fins et au nez étroit pour jouer les tutsis et… des hutus trapus, le nez très épaté. Ils ont été choisis parce que leurs traits grossissaient les stéréotypes courants, alors qu’en réalité l’ethnicité n’est pas affaire de physionomie mais bien de conscience identitaire. Il y a certes des controverses sur l’origine des catégorisations Hutus, Tutsis et Twas-transmises en filiation paternelle- et sur le servage qui a caractérisé la période pré-coloniale. Ces questions, pourtant documentées dans la littérature scientifique, font l’objet d’interprétations susceptibles d’être utilisées à des fins politiques par des seigneurs de guerre sans scrupules : système de castes « biologisé » par les colons belges pour les uns, appartenance biologique et immuable chez les autres.
Bref, tout ce remue-ménage pour en venir à quoi ?
Les figurants ? Des gens longilimes aux traits fins et au nez étroit pour jouer les tutsis et… des hutus trapus, le nez très épaté. Ils ont été choisis parce que leurs traits grossissaient les stéréotypes courants, alors qu’en réalité l’ethnicité n’est pas affaire de physionomie mais bien de conscience identitaire. Il y a certes des controverses sur l’origine des catégorisations Hutus, Tutsis et Twas-transmises en filiation paternelle- et sur le servage qui a caractérisé la période pré-coloniale. Ces questions, pourtant documentées dans la littérature scientifique, font l’objet d’interprétations susceptibles d’être utilisées à des fins politiques par des seigneurs de guerre sans scrupules : système de castes « biologisé » par les colons belges pour les uns, appartenance biologique et immuable chez les autres.
Bref, tout ce remue-ménage pour en venir à quoi ?
Des pièges guettent les observateurs pressés de raconter le génocide : le découpage temporel ahistorique, le suremploi du paradigme ethnique (faisant fi de l’assujettissement de l’ethnicité à des ambitions personnelles) et l’instrumentalisation de la production artistique pour fins politiques (pendant le tournage, cette guerre diplomatique entre la France et le Rwanda…). Des représentations hâtives propices au mauvais emploi de concepts : les « génocidaires » (pour désigner des présumés tueurs avant même leur traduction en justice), « rescapés » (qui désigne de plus en plus les seuls tutsis et oublie les victimes hutues), « hutus modérés » (qui laisse entendre une exception à une loi générale plutôt troublante). Des catégorisations impropres à la complexité du drame passé et qui reproduisent les mêmes clivages.
La présence –éphémère- de ces équipes de tournage étrangères rappelle combien le déséquilibre est grand entre ceux qui peuvent parler, même ne sachant pas, et ceux qui gardent le silence, alors que des acteurs de la guerre civile et du génocide sont toujours au large. Vu la culture politique du pays (rapport douloureux avec le pouvoir), il est difficile de recueillir des informations sans au préalable un contact prolongé avec les locaux et une acceptation de ses propres limites. Un contact qui révèle également le grand décalage qui subsiste entre les Rwandais de la diaspora venus au pays après le génocide et ceux, souvent plus invisibles, qui étaient présents pendant le génocide et qui sont qualifiés de « soaps » dans le langage populaire, en référence à l’insaisissable.
Lors des entrevues accompagnant la sortie des films, les réalisateurs mentionnent la présence d’une équipe de psychologues sur les lieux du tournage. « Le film permet d’être à l’écoute, de laisser parler les émotions », évoque-t-on, sans questionner la valeur de l’argument psychologique. En réalité, l’histoire du Rwanda, longtemps monopolisée par les élites, est encore écrite par les Autres, alors que des Rwandais qui ont vécu douloureusement la guerre et le génocide gardent un silence troublant. Si certains acceptent un salaire de 10$ pour jouer les figurants d’un jour, ce n’est pas par désir de « se confier » à des inconnus. C’est parce que pour un employé de maison, cela représente parfois trois semaines de salaire.
Dans le Rwanda de 2008, voici à mon avis les trois questions prioritaires : les droits humains des Rwandais sont-ils respectés sous cette nouvelle République ? Les politiques de réconciliation mises de l’avant par le gouvernement sont-elles effectives, ce dernier est-il crédible ? Enfin, les locaux qui peuvent répondre aux deux premières questions peuvent-ils s’exprimer ?
La présence –éphémère- de ces équipes de tournage étrangères rappelle combien le déséquilibre est grand entre ceux qui peuvent parler, même ne sachant pas, et ceux qui gardent le silence, alors que des acteurs de la guerre civile et du génocide sont toujours au large. Vu la culture politique du pays (rapport douloureux avec le pouvoir), il est difficile de recueillir des informations sans au préalable un contact prolongé avec les locaux et une acceptation de ses propres limites. Un contact qui révèle également le grand décalage qui subsiste entre les Rwandais de la diaspora venus au pays après le génocide et ceux, souvent plus invisibles, qui étaient présents pendant le génocide et qui sont qualifiés de « soaps » dans le langage populaire, en référence à l’insaisissable.
Lors des entrevues accompagnant la sortie des films, les réalisateurs mentionnent la présence d’une équipe de psychologues sur les lieux du tournage. « Le film permet d’être à l’écoute, de laisser parler les émotions », évoque-t-on, sans questionner la valeur de l’argument psychologique. En réalité, l’histoire du Rwanda, longtemps monopolisée par les élites, est encore écrite par les Autres, alors que des Rwandais qui ont vécu douloureusement la guerre et le génocide gardent un silence troublant. Si certains acceptent un salaire de 10$ pour jouer les figurants d’un jour, ce n’est pas par désir de « se confier » à des inconnus. C’est parce que pour un employé de maison, cela représente parfois trois semaines de salaire.
Dans le Rwanda de 2008, voici à mon avis les trois questions prioritaires : les droits humains des Rwandais sont-ils respectés sous cette nouvelle République ? Les politiques de réconciliation mises de l’avant par le gouvernement sont-elles effectives, ce dernier est-il crédible ? Enfin, les locaux qui peuvent répondre aux deux premières questions peuvent-ils s’exprimer ?

2 commentaires:
Dit moi Annie, si jamais tu publie quelque chose suite a ton expérience en Afrique ou si tu fais une conférence, tu vas tenir tes fidèle lecteur au courant… n’est-ce pas ?
Promis!
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