9.20.2006

Annie s'adapte

A quel moment un être humain peut-il prétendre s'être adapté à son nouvel environnement ? Est-ce lorsqu'il parvient à s'orienter avec la facilité des locaux ? Lorsqu'il peut communiquer avec eux ? (je ne crois pas : car de nombreux allophones se débrouillent très bien dans leur ville d'accueil) Je risque une réponse : l'être humain tire son humanité de son adaptabilité en tous lieux et à tout moment. Mais le signe peut-être le plus crucial de cette faculté est sa capacité de se créer et de se recréer des conditions d'existence quotidienne. En d'autres mots, les fameuses habitudes ont leur utilité, comme discipline, continuité des gestes, soupapes de sécurité aussi. En ce sens, oui, je me suis adaptée : je reconnais mes visages, je reproduis mes routines (une demi-heure de langue, les exercices le matin, la sortie pour les études, l'ordinateur en fin après-midi, les soirée de lecture et les heures perdues à chercher des organisations citées dans mon guide de voyage 2006 mais qui n'existent plus!), j'ai mon dépanneur pas trop loin, une épicerie santé où j'achète du soja, une épicerie régulière, mon marché extérieur pour les fruits et légumes, mon petit café de quartier, mes couloirs de marche. Je me suis déniché un « costco-maison" idéal pour les fromages et les outils manquants. J'ai mon centre d'études des médias pour mes recherches. J'ai mon chez-moi. Mon téléphone aussi, avec mon amoureux au bout du fil régulièrement. J'ai tout. J'ai même retrouvé la température merdique du Québec-en-automne. Cinq jours qu'il pleut à boire debout. Un vrai déluge.

Dans la catégorie anecdotes (vous les aimez celles-là) : je dois dire que le fait de m'adapter me rend un peu moins gaffeuse, donc forcément moins intéressante. Tout de même, notons ma propension à ne PAS me faire comprendre par mes hôtes, ou à ne pas saisir ce qu'ils me racontent. Ce matin, tentative de connaître le prix du transport en commun. Quand je réussis à poser une question préparée d'avance, en revanche, je parviens rarement à en saisir la réponse. Ai pris le taxi.

Sinon, que dire de neuf sur mes pommes et mes poivrons, sinon qu'ils me sortent par les oreilles. Hier, Gospodin est venu amicalement m'offrir des fruits de son jardin. Vous devinez lesquels. Loi de l'univers (et de l'offre et de la demande) : quand les pommes sont pas chères, c'est que forcément, tout le monde en a une tonne dans son jardin perso... et veut s'en débarrasser. Je tente de me cacher sournoisement de Gospodin pour quelques jours, il en va de ma santé mentale. J'ai quand même trouvé un truc pour signifier un arrêt-bouffe : je « retiens » en otage le plus longtemps possible la vaisselle qu'il me confie... et je me prends à espérer que la prochaine fois, ce sera des plats cuisinés et non des saprés pommes de !!!!*%%&&?$$&*/$/.

Des leçons d'adaptation : les choses sérieuses

J'ai visité le musée historique aujourd'hui, parce qu'on y raconte la guerre récente. Après avoir marché la ville de bord en bord, je dois dire que c'est un choc que de redécouvrir mon nouvel environnement en des jours moins heureux. C'est peu dire, pendant la guerre, tout y a passé et, de me confirmer une locale, « il n'y a pas un édifice qui ait été épargné ». Imaginez : pendant trois ans, ces gens ont été assiégés dans leur vallée, confinés à leur maison, sans eau, sans électricité, parce que, on le comprendra, les militaires avaient tiré à vue et bombardé toutes les infrastructures possibles : compagnies de gaz électricité, ressources en eau, télécoms, bureau de poste, mais aussi les églises, les musées, la jadis magnifique bibliothèque nationale, les écoles. Oui, des écoles. Tout est là, des photos terribles, des images qui disent tout.

Deux événements marquants ici : à 9h55, le 27 mai 1992, sur rue Vase Miskina, des civils font la file pour le pain, devenue une denrée rare. Des grenades sont lancées sur eux : 17 morts, 156 blessés. Le 5 février 1994, 68 tués, 197 blessés au Markale Market, puis encore une attaque au même endroit le 28 août 1995, qui convainc enfin l'OTAN d'intervenir. Imaginez une grenade sur le marché Ste-Foy. La photo qui à elle seule dit toute l'horreur : un bébé amputé d'une jambe.

Les médias nous ont montré ces images, les documentaires aussi. Moins connue est la stratégie des gens pour survivre. Je parlais d'adaptation, alors voici : les habitants auront compté sur l'aide humanitaire, mais aussi sur un trésor d'imagination, pour se confectionner des poëles, trouver des sources d'énergie, de l'eau ; les jardins ont pullulé dans les cours, les stationnements, la culture devenant un rouage essentiel de la survie; un livre de recettes de guerre a circulé. Le Miljacka, rivière qui coule dans la vallée, a servi pour la lessive. Sans oublier le tunnel creusé sous l'aéroport. Pendant toute ces années de siège, chacune des sorties est devenue un risque calculé, l'Armée étant postée tout autour de la ville en permanence, tirant à vue à tous les jours. Imaginez : vous déambulez dans le vieux port à Québec, sous les feux nourris de soldats installés tout en haut des ramparts de la ville. Les rues principales sont devenues des tombeaux à ciel ouvert, une artère principale, que j'emprunte régulièrement, ayant été désignée d'office « the sniper alley ».

Annie en danger

Pour terminer sur une note plus légère, ceci : ma vie est en danger tous les jours ici. Arg, c'est que les rues sont étroites et les conducteurs automobiles peu préoccupés du sort des piétons, sauf pour les klaxonner. J'ai remisé mon walk-man, pour de bon je pense. Je vois quand même du positif : à preuve ce ti-minou paralysé de peur, qui a vu la mort de près hier, quand une voiture a freiné de justesse en un bruit monstrueux, à un centimètre de sa tête. Le point positif ? Ben, je me dis qu'un conducteur motivé à épargner un ti-minou en fera sans doute autant avec votre humble serviteure, le cas échéant ?

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