Chaque mardi matin, une colonne de femmes, marchant pieds nus pour la plupart et portant des paniers sur la tête, défilent devant la maison. Ce sont les femmes des prisonniers condamnés pour crimes de génocide à qui elles vont porter les vivres hebdomadaires. Ici, les prisonniers sont aux champs, relégués aux travaux agricoles. On les reconnaît à leur habit de coton rose, si caractéristique, si reconnaissable à mille lieues à la ronde qu'il rend toute fuite improbable. Pour les familles, souvent rurales et pauvres, c'est une misère de plus.
Dans chaque commune rwandaise, il est un jour de Gacaca, une fois la semaine. Le Gacaca, c'est un tribunal populaire, moyen original trouvé pour désengorger les prisons. Les présumés génocidaires y confrontent les familles de leurs victimes, pour une ultime confession. C'est le moment de demander pardon et d'offrir réparation, pour par la suite avoir la chance de réintégrer la communauté. L'innocence est un problème : au risque de se parjurer, comment ne pas céder à la tentation de révéler ce que l'autre veut entendre ? La culpabilité est aussi un problème : quelle juste réparation correspond à une famille décimée ? Je n'y suis pas encore allée. Je peux. Faut demander la permission. Mais je ne suis pas pressée de succomber à ce voyeurisme.
La justice n'est pas chose aisée. Nulle part ailleurs est-on en présence d'un pays où tous, rescapés comme coupables de massacres, doivent apprendre à cohabiter. Il y a eu tellement de massacres ici (plus d'un million, selon les estimations) qu'il serait difficile d'envisager une peine pour tout meurtrier. La réalité, à multi-facettes, est elle-même d'une telle complexité!
Avec le temps, je me rends compte de la sottise occidentale. Où a-t-on attrapé cette maladie de la catégorisation facile ? Où a-t-on acquis ce réflexe de classifier les Rwandais en deux clans : les tutsis/hutus, les victimes/coupables? Où a-t-on acquis ce sentiment de supériorité insufflé par une pseudo-modernité ? Jamais de ma courte vie n'ai-je ressenti cette impression si aiguë d'être complètement déjouée par mon ignorance. Dans ce pays empli de pièges, l'on ne fait pas de quartier de la naïve ignorance. On en joue avec dextérité, virtuosité même. On l'utilise, on la façonne, on s'en sert comme d'un miroir pour se façonner une image.
Bujumbura
La capitale du Burundi. Ça sonne joyeux non ? C'est la fête là-bas, une vraie ville africaine, chaleureuse. J'y serai pour une semaine (2-10 juin), ce qui correspond à une relaxe des cours. J'accompagne Alyce, amie journaliste, qui va y animer une émission de radio. Une semaine de plage, de pirogue, de musique et de bla-bla-bla. J'ai besoin de changer un peu de décor. J'ai surtout besoin de renouveller mon visa à la frontière, à quelques semaines de mon trois mois de grâce.
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3 commentaires:
Allo Annie!
Je n'écris pas souvent mais je prend le temps de te lire de temps en temps afin de suivre tes péripéties! C'est toujours très intéressant de te lire!!
Ca semble être une super expérience que tu vis quoique différente de ce que tu vivais avant les fêtes.
Le passage de l'Université au marché du travail est plutot difficile... En travaillant directement au niveau de l'insertion en emploi des personnes immigrantes et autochtones, je suis moi-même frappé par la sottise et l'inertie de ma propre société face à autrui. On va frapper un mur bientôt... Surtout que la politique de lutte contre le racisme et la xénophobie qui sera supposément lancée vers la mi-juin (et qui devait être publié fin mars... toujours plus pratique de sortir une merde avant les vacances!) est un bien piètre document de référence en regard aux problématiques rencontrées par les minorités visibles... Au moins je ne manquerai pas de boulot dans les prochaines années..!!
Prends soin de toi et profite de tes vacances!
etrangement, et coincidence, je remarque que les etrangers frappent aussi un mur au Rwanda ; tu sais, j ai la chance de ne pas travailler ici -quoique ce doit etre une experience enrichissante- car ceux qui y travaillent ont souvent des ennuis car ils sont victimes de medisance. He oui, on les percoit souvent comme des voleurs de job, meme s ils sont plus souvent qu autrement payes par leur gouvernement d origine ; un dicours qui ne nous est pas etranger non? Ah, ces nomades qui font peur...
Mmm, intéressant! Toutes les sociétés d'accueil (même le Japon devra s'ouvrir à l'immigration pour poursuivre sa croissance économique!)doivent relever les défis associés au rapport à l'autre, à la gestion de la diversité interculturelle et au développement d'une société inclusive... Dire qu'il y a quelques années, je me demandais bien en quoi mon bacc en anthropologie pourrait bien m'être utile, c'est plus le cas... ;-)
On parle beaucoup des défis posés par l'environnement mais peu d'un autre gros défis du 21e siècle: comment vivre ensemble dans un monde avec de moins en moins de frontières et de plus en plus de déplacements?
bonne semaine!
Rico
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