L'histoire que je vais raconter est, de loin, la plus triste que j'aie entendue de toute ma vie. Je ne sais pas par où commencer, sinon par un avertissement. Personne n'est obligé de me suivre dans ma galère, personne n'est obligé de me lire comme moi, je me sens obligée d'écrire.
J'ai oublié son nom. En fait, je ne l'ai peut-être jamais su. Un jeune homme de 23 ans, rencontré dans un café de Srebrenica. Il travaille comme serveur, me demande si je parle le bosanski, tout de suite, je devine à cette question qu'il est musulman bosniaque. Nous fraternisons bien brièvement, le temps d'un café.
Je suis à Srebrenica pour un dernier adieu à une amie, Milena. Elle a organisé un festival culturel, je l'ai aidée à obtenir un financement des Nations-Unies, elle est heureuse, moi aussi. Je serai là, pour l'ouverture du festival, le soir venu, et ensuite, elle me logera chez elle. Un honneur.
Le soir venu, toute la jeunesse de Srebrenica est réunie au Centre jeunesse pour danser au son d'un groupe de Banja Luka, capitale de la République serbe. Je me promène entre les jeunes pour prendre des clichés, et suis accrochée au passage par le jeune serveur, lui aussi de la fête. Il a besoin de parler. Il a sans doute eu un mauvais jour. Mais j'ai, peut-être, éclairé brièvement ce jour de brouillard. Alors je serai la confidente. Je ne sais pas. Il y a de cela quelques années, alors que je me croyais seule sur un pont de traversier, par temps froid, j'ai croisé un homme qui regardait le fleuve. Mais je n'ai pas croisé son regard. Trop occupée à écouter de la musique. Le type a sauté. Parfois, je me demande si un sourire d'une inconnue n'aurait pas suffit à le garder sur la terre ferme?
Ce jeune est peut-être sur un pont, à regarder l'eau s'écouler. Il ne parle que le bosanski, et devra répéter chacune de ses phrases pour être certain que je le comprenne. Durant deux heures, il raconte. Je ne vois plus que lui. La foule, les musiciens, tous ont disparu. Mes yeux vitreux gobent au compte-gouttes le récit, tantôt oral, tantôt ponctué de schémas. Me dresse son arbre généalogique, gesticule, explique.
Ce jeune est papa. Son amoureuse est sa soeur par alliance. Mais il est séparé d'elle et du reste de la famille. Il l'aime, il souffre. Elle est la fille de son beau-père, qui a épousé sa mère. Famille reconstituée typique : un homme, serbe, qui a eu une fille d'une première union, s'éprend d'une femme musulmane qui a déjà eu un fils d'une première union avec un musulman. Notre jeune serveur. Le couple reconstitué aura un fils ensemble. Le demi-frère du serveur.
Compliqué. Je ne comprends pas pourquoi il me raconte tout cela, sinon pour conclure qu'actuellement, il noit sa peine dans la drogue.
En 1995, éclate le génocide des musulmans de Srebrenica. Le jeune me raconte, les yeux complètement hagards. Je cesse de respirer.
- Ça c'est passé dans cette bâtisse, ici.
Le centre des jeunes. Il m'amène dans un coin de la pièce.
- Là.
Il mime. Des mains ligotées.
- J'ai vu! Mon beau-père a tué mon père ici, devant moi. J'avais 10 ans.
Il me montre une cicatrice sur son front, sur son oeil, sur son ventre. Des coups de couteau.
- Mon demi-frère. C'est lui qui m'a fait ça.
Je le regarde droit dans les yeux, il est au bord des larmes. Moi aussi.
- Ton frère ? Quel âge, il avait?
- 7 ans.
- C'est ton beau-père qui l'y a obligé?
- Oui. Mais il m'a fait ça avec le sourire.
Je ne sais pas quoi dire, je le regarde. Son beau-père a été trainé devant le Tribunal pénal international, que lui appelle le “tribunal américain”. A été condamné pour crimes de guerre. Je connais ce nom.
Puis, l'horreur suprême.
- Il est ici, dit le jeune serveur.
- QUI est ici ?
- Mon frère. C'est la première fois que je le revois depuis des années.
Ici?
- Oui, dans cette pièce. Et ce soir, il dormira dans ma maison !
Son regard en est d'un d'acier. Le frérôt, un grand échalas, encore ado, se pointe et vient lui donner une accolade. Il a un peu bu, est joyeux.
La scène suivante se déroule comme dans un film au ralenti, scène qui me fera prendre conscience du drame profond de ce pays.
Le jeune serveur me regarde droit dans les yeux, stoïque, pendant que son frère le serre. Il se penche alors vers lui, l'embrasse sur la tête en toute hypocrisie, puis reporte son regard sur moi. Les yeux qu'il plonge dans les miens n'ont plus rien de bien vivant ou humain.
-Comment est-ce que je peux encore faire ça ?
Lire entre les lignes
Ces images du festival ne sont pas anodines, mais je choisis de ne pas les commenter. La serbe Milena, collée à sa meilleure amie musulmane, illustre l'espoir de la coexistence chez une génération nouvelle. Mais... je me demande si... tous ces regards ont bel et bien la même vitalité... n'est-ce pas ?
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2 commentaires:
Bonjour Annie, quelle triste histoire! Les épreuves semblent vouloir s'entasser les unes contre les autres, on dirait. Ça m'a fait penser à une amie à qui j'ai téléphoné ce matin et qui, elle aussi, en avait subi une autre, à entasser avec le lot qui est derrière elle... Je l'admire beaucoup!
Déjà presque la fin de ton premier terrain! J'ai bien hâte de te revoir! À bientôt!
'Do
Tu sais, Do, même si c'est éprouvant d'entendre de pareilles histoires, il reste qu'elles ont un effet positif : on SAIT qu'elles existent, on perd vite notre innocence ici, et ces histoires existent indépendamment de nous. Lorsqu'elles me sont racontées, c'est qu'à quelque part, le récit permet de soulager. Je me console en me disant que je suis peut-être utile. Et je me trouve aussi chanceuse d'être aussi gâtée par la vie. Bien hâte de te voir moi aussi ;)
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