Le vieil homme, qui prétendait enseigner à la faculté de médecine, se promenait sur le campus, des fleurs et un Racine à la main, lorsqu'il m'a accostée et convaincue d'aller visiter son département de bactériologie. « Vous êtes Québécoise! Vous savez, j'ai connu le Père Lévesque (U.Laval) qui a fondé notre université! » Il paraissait un peu excentrique mais inoffensif, je l'ai donc suivi davantage par politesse que par curiosité. Au département, il embrassait tout le monde, exagérément, et c'est là que j'ai eu la puce à l'oreille, resentant un certain malaise chez les « collègues ».En fait, il ne semblait pas expressément le bienvenu. « Fuyez! », m'a alors enjointe une jeune femme, « il ne faut jamais le suivre, il ne lâche plus! » Trop tard, déjà, le vieil excentrique m'entraînait dans la salle de bactériologie, où s'entassaient des béchers. Mouvement de recul, envie soudaine de rester dans la porte. Déjà, le vieil homme tenait des propos étranges : « Avant, il y avait les tutsis et les hutus. Maintenant, le miracle a eu lieu, c'est terminé! Je peux enfin exister! »
-Je vous le souhaite.
-Mais non! Il ne faut pas le souhaiter! C'est la ré-a-li-té! C'est un miracle!
Il avait le regard mi-fou, mi-enfant. Poliment, j'ai prétexté un rendez-vous pour m'éclipser à ma guise. C'est là qu'il a déconné. D'un ton agressif, il m'a demandé l'heure exacte de mon rendez-vous, comme pour vérifier mes dires.
« Je suis déjà en retard ».
– Quelle heure? a-t-il rugi de nouveau.
Voyant mon exaspération, il a changé de ton. « Non! Non! Ne partez pas! Non! » Il m'a retenue par la manche et un tiers a dû intervenir pour me dégager. Plus tard, ai appris du Père Faustin que cet homme, un ancien professeur en médecine, avait été chassé de l'université des causes d'un important problème d'ivresse. Il revient hanter les lieux du crime et on le tolère à reculons.
La Faculté de médecine a été le théâtre d'un massacre très documenté par Human Rights Watch. Pendant le génocide de 1994, de nombreux tutsis s'y étaient réfugiés avant d'y être découverts, avec les conséquences que l'on connaît. Le pauvre homme est, je le devine, un rescapé meurtri. Triste. Et je comprends mieux après coup son obstination à parler de « miracle ». Peut-être voudrait-il lui-même chercher à en incarner un, et voir ses mauvais souvenirs cesser de le ronger...
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2 commentaires:
Merci pour cette perle de récit.
Toujours plaisant de te lire.
Prend soin de toi!
merci Stef, et toi, profite bien de l'été québécois, il est si court. Mais comme mon courriel se fait plus silencieux, je présume qu'il doit faire très beau à Québec. Prends soin de toi aussi et prends le temps de partir en vacances (tu te rends compte, c'est le premier été depuis longtemps que nous ne randonnerons pas ensemble!)
A bientôt
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