10.03.2007

Humour noir

« Un jour, je vais t'amener dans un village de rescapés du génocide ».

J'étais dans la salle de documentation du Haut conseil de presse, à effectuer une revue de presse. C'est tout ce que cet étudiant a trouvé à dire pour attirer mon attention, après que ses sempiternelles questions de base aient visiblement échoué à me tirer hors de ma lecture. Effet réussi. J'ai fermé mon journal et l'ai regardé:
- Hum... je ne vois pas pourquoi j'irais embêter des gens qui ont assez souffert comme ça. Je sais pas... un village, c'est pas un jardin zoologique quand même!
- Non, non, ya pas de problème! de protester l'étudiant. Ces gens ont besoin de parler!

Au Rwanda, pour appâter un étranger, nul besoin est d'évoquer la musique, la danse et les clubs. Le mot « génocide » habituellement suffit. Un pattern que je juge plutôt pervers, mais qui est nourri par les attitudes de bien des étrangers dont je me demande parfois s'ils ne sont pas à l'affût de sensations fortes. Ce serait arrogant que de m'exclure du lot, remarquez... car il est vrai que la souffrance des autres nous conforte dans notre propre chance.

Au Rwanda, il est une certaine publicisation du génocide, au quotidien. Mon expérience des six derniers mois m'enseigne qu'elle vient rarement des rescapés eux-mêmes qui, s'ils ont peut-être besoin de parler, n'ont pas nécessairement envie de s'épancher devant le premier venu.

Il est quatre souffrances puissantes qui se juxtaposent au Rwanda : la souffrance de ceux qui ont échappé à la mort et qui ont vu leur famille décimée ; la culpabilité des génocidaires ; la souffrance de ceux qui portent l'odieux de leur ethnie alors qu'eux n'ont rien fait ; enfin, la souffrance de la diaspora, que souvent nous oublions. La diaspora, ce sont les Rwandais (majorité tutsie) qui ont vécu toute leur vie durant comme réfugiés dans un pays limitrophe (ou occidental), et qui avaient fui les précédants régimes ethnistes. Ces gens, qui ont souffert de discrimination comme réfugiés, ont après le génocide réintégré le Rwanda, leur Terre promise. Leur contact avec les rescapés n'est pas toujours facile : pendant que les rescapés s'enfoncent dans leurs traumatismes, eux ont la santé morale et physique nécessaire pour cumuler les fonctions professionnelles les plus prestigieuses... et pour assurer la survivance de la mémoire du génocide. Des souffrances terribles, qui parfois s'emboîtent difficilement les unes les autres.

Le Rwanda aujourd'hui est une mosaïque excessivement complexe. Les réfugiés de retour viennent eux-mêmes d'horizons variés : Tanzanie, Ouganda, Congo, Burundi (principales diasporas) et d'ailleurs. Tous ont leur bagage culturel et linguistique. Tous ont vécu un retour unique. Par exemple, c'est la diaspora ougandaise qui a fait et gagné la guerre contre le régime précédant, et qui a une forte infuence aujurd'hui sur l'anglicisation du pays.

Plaques d'immatriculation

J'ai reçu un petit cours de "culture populaire 101". Des étudiants d'université, intrigués par les initiales IT qui se trouvent au début de tous les numéros des plaques d'immatriculation des voitures diplomatiques, ont eu l'idée de leur trouver une signification colorée : Icara Tururye. Ce qui signifie : "s'asseoir, puis manger le Rwanda". Nul besoin de spécifications, je crois...

Les diplos ne sont pas les seuls à subir l'humour local. Avant que des changements administratifs ne viennent changer la donne, les voitures de chacune des différentes agglomérations rwandaises avaient également leurs initiales bien à elles. C'est ainsi que la ville universitaire de Butare, berceau de l'intelligentsia, et dont les initiales étaient CB, s'est vu décerner le qualificatif douteux de "Centre des Bandits".

Mon quartier, prise 5

Hier soir, pas d'électricité et plus de bougies non plus. Ai bouffé des céréales sur le pallier de la porte, jouissant du faible éclairage de la lune. "J'ai de la chance, j'ai encore l'eau", ai-je murmuré, éternelle optimiste devant l'adversité. Au matin, toujours pas d'électricité. Ouvre le robinet. Pas d'eau non plus. Oiseau de malheur...

5 commentaires:

dradeb a dit...

Ceux qui ont échappé à la mort et qui ont vu leur famille décimée, les génocidaires, ceux qui portent l'odieux de leur ethnie alors qu'eux n'ont rien fait et la diaspora.
Cela me fait penser à la situation en Allemagne d’après l’Holocauste. Dans ce cas,
il y avait aussi la souffrance ceux qui avaient regardé passer les événements sans rien faire. Après la guerre, plusieurs Allemands ont connu l’oubli sélectif ou la répression de la mémoire, une forme « d’anesthésie locale » qui leur permettant de continuer à vivre sans avoir à porter constamment le poids de la culpabilité. As-tu vu la même chose au Rwanda ?

Ici, le film J'ai serré la main du diable prend l’affiche. Le Rwanda et le général Dallaire nous rattrapent même ici.

Roger

Annie a dit...

Je dirais qu'il faut faire montre de prudence dans les comparaisons avec l'Allemagne, et ce, pour au moins raisons : la guerre qui a touché le Rwanda entre 90 et 94, soit avant le génocide, a fait rage dans un contexte différent ; autre facteur : jamais dans l'histoire de l'humanité n'a t'on assisté à pareille cohabitation ethnique après un génocide.
Cela dit, oui, une forme de déni existe : certains prennent excuse qu'il y avait une guerre et que cela justifiait les exactions.
La guerre a le dos rage, n'est-ce pas ? Facile de manipuler les gens avec l'argument de la peur.
Merci Roger pour cette lecture suivie.

Anonyme a dit...

Beau texte, profond et touchant

J'aime bien ton blogue.

Ça doit transformer réellement ce genre de voyage.

Anonyme a dit...

Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion de prendre connaissance des livres de Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais.

Il a interviewé un petit nombre de génocidaires, mais en profondeur, ayant avec le temps gagné leur confiance. Il est d'avis que les génocidaires n'avaient aucun remords ni scrupule pendant l'exécution du génocide, et qu'ils n'en ont pas plus maintenant qu'ils ont été remis en liberté.

Qu'en pensez-vous ?

En passant, votre blogue est fascinant. Je me promets d'y revenir.

Annie a dit...

Guy, Zylag, merci.
Oui, j'ai dévoré moi-aussi le livre de Hadzfield, exceptionnel d'avoir pu recueillir ces témoignages... par contre, j'ai pensé qu'un aspect fondamental était parfois négligé lorsque l'on réfléchit sur les tueries : le rôle de l'alcool et de la drogue. Peut-être un tabou, car on craint en ouvrant cette parenthèse de laisser prise à une déresponsabilisation. La question des remords est très complexe : pour certains, la guerre justifie toute les actions, n'est-ce pas ?
Dernier point : je relirai Hadzfield avec plus de recul désormais, car je me rends compte à quel point certains ont tendance à répondre à des questions en fonction de la désirabilité sociale de la réponse.