4.26.2007

Une Asie en Afrique

Au Rwanda, l'enfant apprend très tôt l'art de la réserve et de la maîtrise de ses émotions. À la question : « où habitez-vous », l'enfant éduqué répond : « je ne sais pas ». Le maquillage, la retenue, la ruse et le silence sont des traits socialement désirables assimilés à la dignité et à l'intelligence. Il faut en user pour acquérir une crédibilité. Vous comprendrez à quel point les occidentaux que nous sommes peuvent passer pour des ignares : notre souci de la transparence, notre verbiage, notre tendance à nous livrer, voire notre volonté d'être authentiques, ne sont pas les qualités associées aux gens de bonne tenue.

« Où allez-vous mademoiselle? »

Je me fais souvent poser cette question. Désormais, j'ai ma réponse toute faite :

– Je vais chez moi.
– Et où est-ce?
– Au Canada.
– Oh, vais vous n'y allez certainement pas maintenant!
– Mais... je ne suis pas pressée, moi!

Cette réputation de livre ouvert, les étrangers la traînent comme un boulet : c'est ainsi que certains locaux s'attendent à ce que l'on ouvre toutes les portes. On nous demande notre adresse au Canada après cinq minutes de conversation. On nous fait une proposition indécente sous prétexte qu'on a exprimé de la sympathie, ect, ect. Des fois, j'ai envie de gifler les quelques étrangers, parmi ceux qui ne savent pas voyager, qui ont laissé cette réputation dans leur sillage. Je pense aussi à ceux qui ont le malheur de transgresser des tabous... comme l'ethnicité. Il ne faut jamais en parler. Jamais. À moins que notre interlocuteur n'aborde ce sujet en premier.

La semaine passée, j'ai par le plus grand des hasards trouvé une clef en or. Je racontais au père Faustin à quel point un homme (un étranger!) m'avait mise mal à l'aise en tentant une mise à nue non sollicitée.

– Je l'ai croisé deux fois dans ma vie, et voilà qu'il se permettait de fouiller ma vie privée!

Le père Faustin s'est indigné :
– Voilà une attitude que je ne supporte pas!

Il a alors raconté sa propre expérience. En France, il a croisé un confrère qui lui a lancé, en guise de préambule :

– Bonjour, vous êtes Rwandais ? Êtes-vous tutsi ou hutu?

Et le père de répondre :

– Je suis un être humain.

Il a tourné les talons, et ne lui a plus adressé la parole. Un tabou, je vous dis!

Morale de cette histoire : il faut éviter de se livrer trop rapidement. Mais il faut aussi savoir se livrer au moment opportun pour, ensuite, permettre un échange d'expériences.

L'incruste à l'hôpital

Le consul canadien avait initié une petite fête à Kigali et invité ses employés locaux. J'étais de la partie et n'allais pas tarder à recevoir une nouvelle leçon de Retenue 101.

Sur le chemin du retour, la fille adolescente de Joséphine, une employée rwandaise, a été frappée par un camion. Si fait, je me suis retrouvée à l'hôpital avec sa famille, en compagnie d'un coopérant canadien, dans l'espoir de donner un coup de main.

Le chauffeur, qui conduisait sans permis, a tenté une fuite à pied. À ma grande surprise, la police locale a ramené le fuyard à l'hôpital afin qu'il rencontre la victime (heureusement légèrement blessée) et sa mère. Ensuite, les policiers l'ont obligé à défrayer de sa poche le coût des soins médicaux, allant jusqu'à saisir son portable en gage.

Si je relate l'incident, c'est pour décrire le regard inoubliable que Joséphine a lancé au chauffard. Tête baissée, le jeune homme a tendu l'argent à la mère qui s'est contentée de le dévisager de ses yeux pénétrants. Sans un mot. Sans un geste. Nulle part ailleurs qu'au Rwanda, royaume de l'économie des mots, trouve-t-on une telle force dans les yeux et le silence.

Mais la retenue effraie... elle est un volcan endormi, paré pour les irruptions les plus violentes.

L'incruste en colère

Même si elle s'habitue à maîtriser ses émotions à la rwandaise, il arrive à votre incruste de se laisser aller. Je découvre à quel point la retenue peut être source de retours explosifs!

Je ne pensais jamais me fâcher contre un curé. C'est arrivé.

Il faut dire que le curé en question n'a guère la cote à ma résidence. Je le sais car il arrive à mes colocataires de m'en parler ouvertement.

Au cours d'un souper mémorable, ledit personnage, qui se démarque par la grossièreté de ses propos et la légèreté de ses opinions et préjugés, a entrepris de me provoquer.

« Il paraît, Annie, qu'au Canada, les gens n'ont pas le sens de l'accueil. Il leur arrive même de dîner à la figure de leurs invités qui se contentent en attendant de lire les journaux ».

« Je vois que vous n'êtes jamais allé au Canada », de protester le père Faustin, qui a complété ses études à Montréal.

Et moi, d'éclater d'un rire narquois.

Plus tard dans la même soirée, alors qu'il était question de terrorisme, cette tirade :

« Annie, avouez-le... quels sauvages, ces musulmans! »

C'est là que la colère m'a submergée. J'ai lancé le regard le plus méprisant de ma courte carrière de bipède :

« Mon cher, les musulmans n'ont certes pas le monopole de la sauvagerie! »

Silence de mort. Une mouche a volé. J'ai repris :

« Je rentre de Bosnie-Herzégovine. À Srebrenica, ce sont les musulmans qui ont été massacrés par des chrétiens. »

J'aurais pu ajouter une couche de crémage sur le gâteau et parler de certain génocide local. Ce ne fut pas nécessaire. Le prêtre s'est confondu en excuses. Les deux autres m'ont lancé un petit regard d'approbation amusé.

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