5.31.2008

Incruste chez elle

Le choc existentiel du retour, un classique...

Il se pointe au détour d'une conversation anodine avec des copines qui font de la quête du Grand amour leur objectif de vie. Pendant un film insipide où défilent les marionnettes, les femmes au botox, les artifices. Ou lors d'un souper entre proches, pendant lequel les régimes alimentaires prennent le haut du pavé.

"Il y a des gens qui crèvent de faim!"

Quand je sors ma phrase assassine, le party est terminé.

J'essaie de me retenir, mais je n'y peux rien. La famine, qui frappe l'imagination, n'est encore qu'un alibi car le pire, c'est la crise de moralité. Je reviens d'un monde où la survie fait Loi, où l'amour s'efface devant la peur... Un monde où la ligne a été franchie : où il est devenu possible de tuer sa femme, son enfant, son frère, pour sauver sa peau, où toute relation amicale, sentimentale, familiale est devenue un vestige, une hantise future, un investissement en péril. Où l'ouverture amoureuse signifie le ressurgissement de l'émotion, intolérable devenue. Au Rwanda, dans certains contextes, le choix de l'amour relève de l'héroïsme. Alors oui, je suis sensible à la question de la surconsommation amoureuse, de la légèreté de l'être. Je n'arrive pas à m'amuser des aventures d'un soir racontées par des amis un peu blasés. Je n'arrive pas non plus à compatir aux litanies déjantées d'âmes solitaires en peine. Parce que ici, tout est possible et que seule l'impossibilité me chavire vraiment.

Une fois, un informateur, qui craignait pour sa vie, m'a appelée à l'aide. Je me suis débarrassée de lui, parce que je craignais pour ma peau. Je l'ai laissé tomber. C'eut été mon frère, mon père, ma meilleure amie, et je pense que... j'aurais fait la même chose. Je ne peux même plus m'illusionner sur moi-même. Il y a des lieux où la peur est plus forte que l'amour.

6 commentaires:

dradeb a dit...

Bonjour, Annie,
Ton cri du coeur me rappelle ce que j'ai vécu, de façon moins vive, certes, lorsque je suis rentré au pays à la suite des cinq années vécues en Europe centrale (la « légèreté de l'être » n'a pas peu contribué à raviver ce souvenir) ; entre autres, le fait que les étudiants se rendent à l'Université Laval en voiture me paraissait être un scandale sans nom, alors que moi, jeune professeur à l'époque, n'avais même pas le moyen de m'en procurer une (nos scandales sont bien souvent égocentriques). J'ai bien changé d'avis depuis.
Je pense qu'il y a une une chose cruciale à faire : accepter de vivre avec les limites de la nature humaine en ne déifiant et en ne dénigrant personne. Chacun a des limites à ses expériences et à ses préoccupations et ne peut pas nécessairement comprendre, et même soupçonner, ce qui s'est passé dans la vie de celui ou de celle qui a été confronté à certaines expériences limites de l'être humain.
Si tu as envie d'en parler, je suis disponible.
Amitiés
Roger

dradeb a dit...

Bonjour, Annie,
Ton cri du coeur me rappelle ce que j'ai vécu, de façon moins vive, certes, lorsque je suis rentré au pays à la suite des cinq années vécues en Europe centrale (la « légèreté de l'être » n'a pas peu contribué à raviver ce souvenir) ; entre autres, le fait que les étudiants se rendent à l'Université Laval en voiture me paraissait être un scandale sans nom, alors que moi, jeune professeur à l'époque, n'avais même pas le moyen de m'en procurer une (nos scandales sont bien souvent égocentriques). J'ai bien changé d'avis depuis.
Je pense qu'il y a une une chose cruciale à faire : accepter de vivre avec les limites de la nature humaine en ne déifiant et en ne dénigrant personne. Chacun a des limites à ses expériences et à ses préoccupations et ne peut pas nécessairement comprendre, et même soupçonner, ce qui s'est passé dans la vie de celui ou de celle qui a été confronté à certaines expériences limites de l'être humain.
Si tu as envie d'en parler, je suis disponible.
Amitiés
Roger

Annie a dit...

Bonjour Roger,
Très gentil.
Je choisis le pari de l'humour, parce qu'effectivement, tous ont le droit de cadrer dans leur propre univers, avec les légèretés qui l'accompagnent. Mais bon, un peu étrange d'être téléporté dans un univers connu que l'on ne voit plus de la même manière et avec des yeux un peu extraterrestres.
L'Europe centrale, c'était à quelle période exactement ? (question pas anodine)

Anonyme a dit...

J'aime bien ton blog, je pense que tu pourrais continuer à nous donner tes impressions malgré ton retour

Annie a dit...

Merci Guy, c'est noté, je continuerai...

Anonyme a dit...

Woupi!