Même les deux pieds dans la neige, le parfum du Rwanda me suit, et une première leçon, tiens : l'existence de plusieurs modalités dans la mort. Il y a les morts effectives, les morts qui ont plus de poids que d'autres, il y a les morts-vivants, qui seront peut-être les bourreaux de demain.
Il y a l'oubli. Impardonnable. Celui qui fait des victimes d'hier des laissés pour compte et des enfants de de demain des héritiers de malheur. Celui qui ignore le courage des fourmies appelées à rebâtir en 10 ans ce que les armes ont détruit en 10 jours.
Les images médiatiques retiennent la main qui tue et le quidam qui s'écroule sous les balles. Les mots catégorisent, identifient des groupes de victimes et des armées d'assassins. Parfois l'on oublie que l'état de victime peut fluctuer au gré du temps, qu'elle n'est pas une catégorie figée sur une ligne chronologique.
La souffrance est un poison qui s'épand comme une tâche d'huile. Au fil des jours, elle s'immisce dans toutes les couches d'une société traumatisée ; contagieuse, elle franchit les frontières, enrobe les diasporas de son fiel, elle traverse les générations, allant jusqu'à ternir l'avenir d'enfants à naître. Car un bébé naît avec une identité parentale. Il est inmanquablement le « fils de ». Il a encore son innocence, mais on lui prête déjà des étiquettes.
Je repense à Christine, cette amie psychologue belge qui étudiait le comportement des enfants tutsis né après le génocide de leur ethnie. « Ils font des cauchemars, très souvent. Pendant les commémorations des massacres, ils se réveillent en sursaut pendant la nuit. Une fois, une petite fille m'a raconté avoir été poursuivie par des milices qui voulaient la massacrer, elle et sa famille »
J'ai parfois reproché à Christine de s'en être tenue aux enfants des rescapés et victimes. Nous en discutions souvent. Mais la recherche puise aux mêmes sources -financières- que la coopération internationale : l'attention se concentre sur des victimes bien catégorisées. Et tantpis pour les dits « hutus modérés » qui ont été victimes des exactions.
D'ailleurs, je déteste cette expression consacrée : hutu modéré. Elle laisse entendre qu'un hutu sans machette est une exception à la norme, pas vrai ?
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6 commentaires:
Bonjour,
J'aime bien lire votre blogue. Je vous souhaite une bonne année.
J'ai été surpris de votre remarque à l'effet que des enfants tutsis nés après le massacre aient des cauchemars. Comment l'expliquer ? Est-ce que les parents de ces enfants leur font des récits d'horreur ?
Merci.
Une des raisons évoquées par la psychologue rencontrée était la forte ambiance qui imprègne les commémorations annuelles du génocide de 1994 : le mois d'avril est décrété mois de deuil national, il n'y a pas une émission de radio ou de télévision qui ne réfère aux événements. Les enfants ne peuvent pas ne pas être en contact avec ces souvenirs. Cela dit, la gestion de ces commémorations suscite beaucoup de controverses
allo Annie,
Je voulais te souhaiter bon courage pour ton acclimatation au Canada et ta rédaction.
Si jamais tu as envie de montrer tes photos et de parler du Rwanda pendant des heures, je suis là!
Bye,
Pascale.
Bonjour Annie, une partie de toi est-elle encore en Afrique ? Crois tu que cette violence inouïe qui éclate sans trop prévenir est du à la souffrance endurée, que les victimes d’aujourd’hui seront peu être ceux qui porterons le coup de demain ? C’est drôle moi j’ai l’impression que la souffrance n’a pas beaucoup à y voir, je suis porté à croire que lorsqu’un leader donne du pouvoir, même celui de massacré, il y aura toujours des hommes pour s’en délecter et pour le servir, aujourd’hui il y a l’Afrique, hier il y a eu l’Allemagne et demain ça pourrais être n’ importe où. J’aimerais beaucoup être dans l’erreur tu sais, il me semble que si j’étais anthropologue la connaissance des peuples finirais par tué le peu d’espoir qu’il me reste en l’humanité. Mais bon je travail dans un domaine qui laisse place à la créativité et la poésie me permets d’endigué ma colère. Héhé ! Alors je peu toujours avoir un certain sourire sur l’avenir. En passant celui que tu a sur la photo de ton retour au Québec est radieux.
Cher Makwa,
Peut-être faudrait-il regarder du côté de la souffrance de ceux qui cherchent à prendre ou conserver le pouvoir. Le désir du pouvoir prend parfois racine dans l'insoutenable, une vie de réfugié, une volonté de retrouver sa terre, de ne plus la perdre.
Il y a des êtres sans scrupules qui manipulent la souffrance des autres, qui tirent sur les ficelles ethniques, et au bout du compte, ce sont des égoïsmes déguisés qui triomphent...
Je rentre à la fois enchantée et dégoûtée... enchantée de notre chance de vivre ici, loin des affres de la guerre, encore dotés de notre innocence... et dégoûtée de notre ignorance, de notre réflexe de tout prendre pour acquis... enfin, dégoûtée des grandes puissances qui osent encore s'essuyer les pieds sur le sol africain.
Merci Annie, ta vision équilibre la mienne qui en a grand besoin.
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