10.31.2006

Spécial Halloween

J'ai officiellement complété la moitié de mon séjour en Bosnie. Pour célébrer le tout, rappel de quelques bourdes typiques suivant le thème « quotidien d'une sans-dessein ». Allons-y. Un, deux, trois, go.

Vivre à Sarajevo, c'est :

Prendre le Tramway depuis un mois sans savoir comment faire pour payer son droit de passage.

Rentrer dans une bibliothèque et s'étonner d'une affiche indiquant : « armes à feu interdites ».

Par distraction, trébucher dans la rue et se rendre compte que le coupable, plutôt que la fente de trottoir traditionnelle, est un éclat de grenade.

Être en zone sinistrée dans sa propre salle de bains depuis deux jours, sans lumière, et avec un pomeau de douche cassé, mais être incapable de l'expliquer à Gospodin.

Rire en même temps que les autres à une plaisanterie bosnienne, mais pour les mauvaises raisons.

Mettre deux heures à traduire un article de journal, pour se rendre compte qu'on s'est trompée de sujet.

Assister à un opéra sur musique de Strauss, espérer saisir des brides en écoutant ses voisins de siège, mais se retrouver sur un parterre de coopérants de l'ONU qui n'y comprennent rien eux non plus.

Gérer les oublis linguistiques gênants. Ne plus se rappeler ce qu'est une station de train, se faire mime devant le chauffeur de taxi ahuri, en gesticulant et criant "choo-choo".

Perdre son propre numéro de téléphone à Sarajevo (petit sondage ici : quelqu'un pour me dépanner ?)

10.30.2006

La modestie des plus grands...

J'ai déjà fait mon topo sur Oslobendjenja, le journal de Sarajevo qui, même au plus fort de la guerre, a publié tous les jours, malgré les bombardements et, le croirait-on, l'écroulement de son toit... J'ai eu l'honneur aujourd'hui de rencontrer Kemal Kurspahic, qui était rédacteur en chef du quotidien pendant la guerre. Il vit à Washington désormais. Très généreux de son temps, il m'a lui-même offert de le rencontrer lors d'un bref passage à Sarajevo. D'une gentillesse exquise! Vraiment, cette rencontre confirme ce que je pensais : les plus grands sont souvent les plus modestes et les plus faciles d'approche. Pourquoi se parer d'arrogance quand on est sûr de soi et qu'on n'a rien à prouver ? Je pense que cet homme, qui a désormais dans la soixantaine, était heureux qu'une chercheuse s'intéresse aux médias d'après-guerre. Et moi, je suis heureuse que la vie ait mis sur ma route un être aussi remarquable, capable de transcender les guéguerres ethniques et de poser un regard d'humain à humain. Beaucoup plus rare qu'on ne le pense. J'ai beaucoup de chance.

Heureux week end : ai été invitée à une soirée organisée par Amer et ses cousins, avec bouffe préparée par moman s'il vous plaît! Puis un magnifique dimanche à la montagne avec quelques amateurs (ma réputation de montagnarde est désormais établie..) et... les restes de bouffe de la veille! Assez! Après Gospodin, voilà que Gospoja veut elle aussi se mettre à l'apprentissage du français. Décidément, la famille est encore plus aux petits soins que de coutume. Et je viens de découvrir l'anguille sous la roche : non seulement l'Italien est parti, mais de plus, la Belge ne prendra pas le logement... et voilà que l'Espagnol est en cavale pour 15 jours! Il ne reste plus que moi, et les pommes, et les fleurs, et les poivrons, et la cuisine de moman...

10.26.2006

Pour avancer votre terrain, sortez les poubelles

Je sais, vous allez me haïr, mais il me faut l'avouer : il fait beau depuis deux semaines. Même que... depuis trois jours, le mercure monte à trente degrés dans l'après-midi. Fin de la parenthèse. Désolée. Ah oui au fait, je prévois une belle rando dans les montagnes ce week end... avec les coloris d'automne, c'est d'une splendeur... Tout de même exceptionnel ce temps, car le climat est habituellement très continental, très canadien. Je crois savoir pourquoi... mes hôtes ont passé une commande à leur dieu. C'était le Noël musulman cette semaine, le Bahren. Et ici, ça dure trois jours bien comptés ; pour mon terrain, avouons que c'était le désastre, tout était fermé, pas moyen de trouver âme qui vive pour mener mes entrevues. Alors je me suis décrétée en congé moi aussi pour... regarder les autres fêter. Comme cette soirée passée à ma fenêtre à observer la petite famille alors qu'elle chantait et jouait de l'accordéon... Mais cette fête musulmane prend une tournure différente en Bosnie, je crois. Lundi, toute la ville s'était donné rendez-vous dans les cimetières, en habits du dimanche, pour déposer des gerbes de fleurs à leurs morts. Plutôt triste.

Le titre? Oui, j'y arrive. Je disais donc que lundi avait été une journée désastreuse... comme tout était fermé (sauf les cimetières), j'ai décidé de partir à la recherche du bureau de l'Agence France-Presse à Sarajevo. C'est que je manque cruellement de contacts journalistiques sur Sarajevo... comme tout le monde s'en doute, une culture, un pays, une langue commune, ça rapproche. Je me suis dit que forcément, le reporter français serait sympatique à ma cause. Cherche l'adresse pendant deux heures, trouve enfin, sonne à la porte, une femme répond. « Bureau de France-Presse ? » «  Heu non, ils sont partis, je ne sais pas où ». Refais une heure en sens inverse. Ground zéro. Zéro terrain. Niet. Nichta. Le lendemain soir, je sors mes poubelles et là, en sortant, j'entends parler français, je m'approche, et je vois le fils du propriétaire qui fait visiter l'appartement voisin à une locataire potentielle (ça y est, l'Italien est parti). Nous fraternisons, ça clique tout de suite, elle est Belge, de mon âge, et tout de go elle lance à Amir: « elle vient d'achever de me convaincre, je le prends !» Je lui demande ce qu'elle fait à Sarajevo. « Je suis reporter ». Bingo. Elle emménage lundi. Inch allah!

10.20.2006

Mon terrain à Srebrenica

Les médias locaux ont été un ingrédient dans la préparation de la guerre. Leur rôle est tout aussi essentiel dans le façonnement de ce qui sera une paix durable ou une occasion manquée. C'est le travail de ces journalistes locaux, et aussi celui des reporters étrangers, qui m'intéresse. Srebrenica est devenu un symbole de l'horreur de par le monde et les journalises y reviennent, la plupart du temps dans un but de commémoration du massacre de 1995. Cette semaine, j'ai suivi le travail de reporters nationaux venus assister à une conférence de presse du Programme des Nations-Unies pour le développement, qui gère des projets à Srebrenica, et ai aussi accompagné un photojournaliste étranger, en plus de mener des entrevues avec des journalistes qui redémarrent des médias à Srebrenica.
Je retiens ces paroles d'un vieux routier d'origine serbe qui a décidé, de concert avec un Bosniaque, de fonder un journal qui réconcilierait les communautés : « Ce que je vous souhaite très fort, mademoiselle, c'est de ne jamais connaître de guerre ».
Je retournerai à Srebrenica car il est un angle de recherche que je veux creuser davantage : le rapport entre les reporters et les victimes qui témoignent pour eux, dévoilant ainsi leur vie privée. « Comment vous sentez-vous, face à ces reporters qui frappent à votre porte pour recueillir vos mauvais souvenirs? ». Je songe à ce photojournaliste que j'ai accompagné pour la mission qu'il s'était donnée : retrouver un type rencontré deux jours auparavant pour lui demander de lui raconter de nouveau son histoire! Motif? « C'est le visage le plus expressif que j'aie rencontré ! Je veux qu'il raconte encore son histoire, pour photographier son visage ». Comme mise en scène, douteux. Je rappelle que ce témoin est un survivant d'un massacre à grande échelle et qu'il a perdu amis et famille!

Témoin assiégé

Alexander

Il a l'âge de mon petit frère, bosse sur son premier documentaire, avec zéro budget et les équipements de la ville. Fait du bénévolat dans une maison de jeunes et veut capturer leur quotidien. Nous sommes au dernier étage d'un hôtel complètement détruit, à regarder la ville par ce qui fut une fenêtre ; à côté de nous, les restes d'un bol de toilette et sur les murs, des grafitis qui donnent froid dans le dos. Des noms. Avec la date fatidique : 06.1995. Peut-être le dernier geste délinquant avant l'expulsion par l'armée. Et voilà mon simili-frérôt qui lâche :
" Ils ont tout détruit. Cette ville est détruite. Ma vie est détruite. Et je suis coupable aux yeux du monde. "
Il est Serbe. C'est encore un enfant.
" Non! Il te reste l'avenir", dis-je.
Haussement d'épaules cynique. J'aurais envie de le prendre dans mes bras ou de le brasser. Ou les deux.
Pendant ce temps, le photo-journaliste que nous suivons dans ses tâches, moi comme chercheuse, Alexander comme interprète, va et vient parmi les débris pour retrouver le détail esthétique à photographier.
"Je suis content que tu sois là pour lui parler pendant que je travaille, me glisse-t-il en aparté. Souvent, les interprètes me distraient quand ils parlent."
Il a son scénario dans sa tête et cherche les signes qui traduiront en images ce scénario d'après-guerre fait pour émouvoir. Et je suis certaine que cela fera mouche, auprès d'un public à distance.
À côté, la vraie vie. Celle au quotidien. Et le regard d'un jeune sans travail, bien en chair et en os.

Constat

Rire et rage

Cauchemar matinal
Pendant mon séjour à Srebrenica, j'ai pris pension chez le sympatique Abdullah, qui tient le seul hôtel digne de ce nom. Le comble de la malchance pour le lève-tôt ? Demeurer enfermé dans la maison-hôte alors que notre tenancier est introuvable à 7 heures du matin. Outre le fait que ce ne soit guère approprié en cas de feu et de décès du maître des clefs, que faire ? Stratégie première : s'assurer que l'on est bel et bien enfermé en testant la porte. Stratégie seconde : chercher des clefs à proximité (sur les autres portes, les tables, dans les pots à fleurs). Stratégie troisième : chercher une autre sortie. Évaluation de la hauteur de la fenêtre. C'est jouable. Le hic, c'est qu'une fois dehors, on fait quoi si on ne peut plus revenir ? Stratégie quatrième : par quelques bruits caractéristiques, manifester publiquement son intention de sortir. Stratégie cinquième : trouver l'hôte! Ce que je fais, ouvrant une porte au hasard. Malédiction ! Je tombe sur... un lit avec l'hôte ronfleur dormant à poings fermés! Petit sursaut d'horreur, referme la porte vivement, réessaie les stratégies 1-2-3-4, retour sur la 5, mais cette fois tout en subtilités, en frappant doucement à ladite porte(on avait annoncé le petit-déj dès 7 heures après tout...). J'appelle cela, le réveil de Barbe-Bleue...

Cauchemar onusien
Potocari. Ai croisé le campement abandonné du commandement hollandais des Nations-unies mis en cause en 1995. C'est là, à proximité de Srebrenica, enclave « protégée », que les villageois en fuite au travers les collines ont trouvé refuge alors que l'Armée s'en prenait à tout ce qui bougeait. Se pointe le général Ratko Mladic (toujours recherché pour crimes de guerre...), qui demande à son vis-à-vis onusien de faire sortir tout ce beau monde, assurant qu'aucun mal ne leur serait fait. L'ONU obtempère, renvoie les centaines de villageois apeurés. Mladic sépare les hommes des femmes et enfants. L'ONU ne bouge pas. Mladic fait tuer illilo tous les hommes, sous les yeux de la mission de « paix ». Aujourd'hui, des centaines de tombes font face au campement abandonné, comme autant de giffles. Au sein du campement laissé vacant, Alexandre, Belge rencontré au PNUD, a trouvé des grafitis laissés par les soldats onusiens, des propos très offensants envers les bosniaques, en particulier envers les « bosnians girls ». Pas mal dégoûté. Moi aussi.

Les petits bonheurs

Je sais pourquoi on peut être heureuse même parmi les vestiges de l'horreur : parce que l'on trouve la joie dans des riens, comme ces gestes polis pris pour acquis en temps normal.
Cette femme musulmane qui me demande où est le magasin de café.
« Ne vos razumen mnogo. Govorité li Engliski? Fransouski? » (je ne vous comprends pas beaucoup, parlez-vous anglais, français?)
Elle répond : « oui, un peu »!
Nous pouvons communiquer! Elle parle ma langue et moi, miracle, je connais le magasin de café! Je peux la guider!
Nous nous quittons en nous prenant les mains.

Et encore, les enfants de Srebrenica!
Avant de partir, j'ai assisté à un concert classique donné par une famille suisse affiliée au mouvement Musiciens sans frontières. Les spectateurs: les enfants de la ville. Ils sont l'avenir de ce coin ravagé. Ils sont beaux. N'est-ce pas ?

Très jeune musicien du monde!

La caméra d'Alex

Enchantées

Au revoir

10.15.2006

Annie se plante... une fois de plus!

C'était ma première phrase composée dans ma tête à être conjuguée au futur! Un peu boiteuse mais tout de même...
"Sutra utro, Ya cu iditi tri dana"
Grosso modo : Demain matin, je m'en vais pour trois jours.
Le tout, mal décliné, mais tout de même.
Je frappe à la porte de Gospodin, histoire de le prévenir de ne pas mettre la police à mes trousses. Je lance ma phrase. Il me regarde. Me dit : "une minute". Appelle son fils. "Je pense que Annie nous annonce un départ". Amer se pointe. Je ris.
"A chaque fois que je veux essayer une phrase avec ton père, je sais que je me suis plantée quand il est obligé de t'appeler."
Du coup, Amer m'explique : "ya cu ichi" au lieu de "ya cu iditi".
Moi, la veille, on m'avait expliqué qu'il me fallait utiliser "iti" en fin de phrase pour créer un futur.
"Ah, mais ça, c'est une exception", de dire Amer en souriant.
"A chaque fois que j'essaie une nouvelle phrase avec ton père, je tombe toujours sur une exception!"
C'est l'histoire de ma vie ici.
J'ai passé une très belle journée hier en compagnie de Guy, un Québécois en cavale depuis 14 ans (au Bénin, au Nicaragua, au Népal et enfin dans les Balkans!) qui a fini par aboutir au Programme de développement pour les Nations-Unies. Au départ, il était ingénieur agricole, il est devenu expert en microfinance. Le trois jours à l'extérieur, c'est grâce à lui. Il organise une conférence de presse à Srebrenica demain et m'invite à y aller pour étudier le travail des médias. De retour donc à Srebrenica, pour la seconde fois en 7 jours, mais cette fois, je compte y rester quelques jours.
Et comme l'endroit compte deux ou trois restos, un seul club de nuit qui a fermé pour cause de trafic d'opium, bien des vaches et des moutons, parions que je risque ferme de me mettre à étudier bien sagement la langue locale le soir venu...
Cela dit, prudence, sobriété, discrétion et politesse seront de rigueur, car les relations inter ethniques ne sont pas au mieux.
A très bientôt donc...

10.14.2006

Hollywood décampe!

C'est confimé ce matin : l'acteur Richard Gere et son équipe quittent le plateau de tournage de Sarajevo après seulement 10 jours de travail pour un film sur les criminels de guerre. Motif évoqué : la peur de rester ici! D'expliquer une porte-parole : « dans les journaux, on ne parle que de guerre et de terrains minés ». Je suis heureuse d'apprendre que le Roi Richard sait lire le bosanski... Bon, nous sommes tous profondément endeuillés et meurtris, du coup, plus question pour moi de mettre le nez dehors passé 18 heures, je m'enferme jusqu'à mon départ en avion, tremblotante de la tête aux pieds.
Farce à part, incident regrettable cette semaine : je vous ai parlé de Mostar, la ville divisée. Une mosquée qui se trouvait du côté croate a reçu un obus une nuit qui a partiellement détruit sa façade. Manifestation d'un Croate intolérant ? Plusieurs journaux penchent au contraire pour la thèse d'une attaque terroriste d'islamistes visant à enflammer la commnauté musulmane et à recruter de nouveaux membres. Qui dit vrai?
Je me suis perdue en cherchant l'adresse d'une organisation de recherche pour personnes disparues. Organisme que j'ai rebaptisé « missing office » (bureau disparu) pour les besoins de la cause... A ma grande surprise, un monsieur d'une soixantaine d'années a entrepris d'interrompre ses activités pour chercher le lieu avec moi, y consacrant une demi-heure de son temps. « Il n'y a aucune logique de rues à Sarajevo, tout est possible! ». C'est lui qui a trouvé et il a tourné les talons avant même que je n'aie le temps de le remercier chaleureusement et de lui demander son nom. Un geste gratuit qui, mine de rien, a fait ma journée et compensé pour l'énorme perte qu'a représenté dans ma vie le départ du Roi Richard.

10.11.2006

Srebrenica

Rue désertée

Banalité du quotidien

Retour vers le futur de Srebrenica

Après ma pause, il était d'ores et déjà décidé que j'embrayais sur mon terrain en vitesse supérieure. D'où, dès le surlendemain, cette virée en bus direction Srebrenica, sur le mode « improvisation ». C'était aussi ma première visie en République serbe de Bosnie. Un épuisant aller-retour de 7h30 de route.

Srebrenica, aujourd'hui, est une commune qui tente de se relever de son hécatombe. Coincée entre les montagnes, cette fleur fanée est encore hantée par ce jour fatidique d'été 1995, alors qu'elle a été vidée de ses milliers d'hommes. Ses enfants orphelins et ses veuves, certaines violées, tentent un retour, après des années d'exode. Entre 2001 et 2004, ceux qui avaient la force de revenir ont repeuplé le paysage, les autres ne reviendront sans doute jamais. Je ne crois pas que je serais revenue. Srebrenica est un village en partie désert, demi-fantôme, demi-zombie, où chaque rue, chaque maison abandonnée, rappelle l'horreur. Certes, il y a les quartiers remis sur rails (on parle de quelques rues), les enfants qui courent dans les parcs et les cours d'écoles financées par Care et l'Union européenne, il a la vie, le retour de la -relative- normalité, mais il y aussi les regards de ces vieilles femmes du haut de leur fenêtre, regards portés sur l'étranger qui foule le sol, toujours pour la même raison. Il y a la destruction omniprésente. La jeune fille qui croise tous les jours le voisin, ancien paramilitaire qui a livré son père à la fusillade. Il y a trop de raisons de se rappeler. Même la présence de gens comme moi est un fer rouge sur la plaie béante.

Pourtant, je me suis sentie la bienvenue. Impression confirmée : ceux qui sont là ont accepté de se rappeler tous les jours. C'est leur raison de vivre : faire en sorte que la mémoire rende impossible de nouvelles furies. Alors que Krajisnik, ancien haut placé, reçoit une condamnation à 27 ans de pénitencier au Tribunal de la Haye pour crimes de guerre, ce refus de l'oubli est de circonstances. « Ici, les ethnies se parlent encore », de lancer un conseiller du Programme des Nations-unies pour le dévelopement (PNUD). Le mot « encore » n'est pas anodin. Dans un village voisin, les Serbes et les Bosniaques ne cohabitent que le jour. Le soir, aucun Bosniaque n'ose sortir, de crainte des échaffourées avec des hommes éméchés. Aucun Bosniaque n'oserait non plus se lancer en affaires, car son commerce serait détruit manu-militari. C'est l'aparteid, entre ceux qui ont nettoyé les communes, vidé les maisons de leurs voisins et chassé ces derniers à coups de pied, et ceux qui, jadis chassés, tentent un retour. Pourquoi, à Srebrenica, se parle-t-on encore? Pourquoi Serbes et Bosniaques, à défaut d'être amis, parviennent-ils à se saluer et à se demander des nouvelles ? Alexandre, du PNUD, avoue n'en rien savoir. Je risque une hypothèse : parce que le fond du baril a été atteint ici, et que l'absurdité de l'horreur oblige au retour de l'humanité. La culpabilité aussi, peut-être. Et la présence des internationaux. Qui sait?

J'étais venue comme en pélerinage sans intention arrêtée de faire des entrevues. Pourtant, je n'ai pas résisté à l'envie de pousser la porte de la radio locale. Ai pris rendez-vous. Le PNUD, c'est une visite éclair décidée après beaucoup d'hésitations, et qui s'est avérée plus qu'heureuse! Il me fallait bien venir à Srebrenica pour rencontrer des Belges et même, un Québécois, frais émoulu de l'Université Laval en plus! Je m'attendais à tout sauf à un accueil en français, dans une direction dont on dit qu'elle dérange presque parce qu'une mafia linguistique française s'y est installée. « Guy sera fâché de t'avoir manquée », de lancer Alexandre le Belge. « Il vient de Québec et il est présentement à Sarajevo. Mais prends son numéro de portable, il va être content! ». Presque dans une taverne, je vous dis! Des ressources précieuses, car tout se joue par contacts interposés ici.

Dans un bus de retour de Srebrenica, on pense à quoi? À la vie qui renaît, et surtout, à ce qui fait naître la violence, je ne m'en cache pas. Que faut-il à un être humain pour se faire despote, sinon ce dangereux alliage : la peur, la souffrance, la déresponsabilisation. En d'autres termes : le refus de voir en l'autre un humain, qui est une déformation du mécanisme même de l'apprentissage (se forger un soi en se différenciant de l'autre) ; une souffrance qui est attribuée à cet autre (grâce à une solide propagande politique, médiatique, menée à dessein) et enfin, pour la mise en oeuvre, une action violente exempte d'états d'âmes coupables dont la responsabilité incombe à autrui (de l'utilité de la hiérarchie et des ordres...). Je me souviens d'une discussion très intéressante échangée avec mon collègue Paul. Nous remarquions à quel point les plus prompts à porter des jugements racistes sont souvent les premiers à se dire croyants. Tandis que bien des athées et agnostiques appliquent à la lettre le « aimez-vous les uns les autres », peut-être parce que le sacré de leur vie réside dans l'humain.

Pour terminer en mode plus léger : voyant ma source bosnienne se tarir, j'ai ramené des pommes de France (elles étaient trop bonnes), mais voilà que Gospodin, à qui j'ai offert confitures et fromage, a riposté ferme en m'offrant les résultats de sa dernière cueillette de pommes... Retour à la case départ avec un frigo de nouveau rempli à ras bord. Autre anecdote : ai encore fait une folle de moi hier, en achetant le mauvais billet de bus pour un train qui allait à Zenica et non Srebrenica. La faute à ma prononciation encore très très approximative!

10.03.2006

Élections pour les nuls

Bon, je prends une grande respiration et je me décide à jaser très brièvement élections, prenant soin de noter que je risque d'être indigeste et en plus, de tourner les coins ronds.

Ils en ont très certainement parlé dans les médias canadiens, du moins dans un petit encart en page D12... Le 1er octobre, c'était donc jour d'élections en Bosnie, élections plutôt complexes. Pour résumer très sommairement, il régnait un scepticisme flagrant au sein de la communauté internationale, puisque l'on s'attendait d'une part à ce que les jeunes boudent encore les urnes et d'autre part à ce qu'une fois de plus, les partis nationalistes triomphent. Erreur : contre toute attente, les jeunes ont voté et il y a eu quand même des surprises.

Rappel des faits (tel que demandé par Christelle) : la Yougoslavie a été artificiellement créée après la conclusion de la Seconde guerre mondiale, alors que plusieurs ethnies ont été réunies sans qu'on leur demande leur avis. Ce bric-à-brac a tenu parce que le pouvoir communiste de Tito était basé sur un projet de socialisme reléguant religion et ethnicité en arrière-plan. Tito disparaît, le communisme s'effronte et le vide causé par la fin de l'idéologie est comblé par la montée des nationalismes. On a alors grosso modo trois morceaux : la Croatie (majorité catholique), la Serbie et Montenegro (majorité orthodoxe) et entre les deux, la Bosnie-Herzégovine, où aucune ethnie ne se détâche vraiment (musulmane bosniaque, croate, serbe). En 1987, sous prétexte de défendre l'intégralité du territoire de la Yougoslavie, Milosevic prend le pouvoir avec le projet de fomenter une Grande Serbie (partie serbe+ aller chercher la Bosnie et même plus) mais oups, la Croatie se réveille et veut aussi sa part du gâteau bosnien, dans une moindre mesure. Entre temps, la majorité de la population de la Bosnie, qui ne veut rien savoir de la gourmandise de ses voisines, déclare son indépendance, voulant préserver sa diversité. Résultat : agression de la Serbie avec la complicité de paramilitaires serbes de Bosnie, nettoyage ethnique, la Croatie entre dans la danse (à Mostar...), une faction bosnienne musulmane se durcit.

Lorsque les Accords de Dayton sont conclus en 1995, le mal est déjà fait : une partie de la Bosnie-Herzégovine a été « nettoyée » par l'armée yougoslave, et les accords de paix ne font qu'avaliser un état de fait. Résultats: la Yougoslavie n'existe plus, nous aurons la Serbie, la Croatie, et une Bosnie divisée en deux entités (fédération croate et bosniaque, avec Sarajevo comme capitale et une République serbe de Bosnie). C'est un aparteid avalisé et tous s'entendent pour dire que ce n'est aucunement viable à moyen-terme. Imaginez : un petit pays de 4 millions d'habitants, avec deux entités, trois réseaux de télévision nationaux, trois gouvernements à élire sur une base ethnique, comme si l'identité était un truc biologique et rigide! Lors des élections en Bosnie, les Croates devaient se choisir leur président, les Bosniaques aussi, de même que les Serbes. Mais attention : les Croates qui vivent dans la république serbe ne pouvaient même pas voter pour le représentant serbe de la république! Un peu comme si l'Ontarien présent à Montréal depuis son enfance ne pouvait voter aux élections québécoises! Le parallèle est grossier mais c'est pour donner un exemple.

Ok, Ok, j'en viens aux résultats : on s'attendait à ce que chaque ethnie vote pour son parti nationaliste. Surprise : les croates et les musulmans ont voté pour les candidats de la réunification de la Bosnie. Par contre, oups, les Serbes ont voté pour un candidat nationaliste qui s'est prononcé pour la sécession de la République serbe et son rattachement à la Serbie... Quand même, comme qui dirait le responsable du Centre culturel français Malraux que j'ai croisé, « au moins, les positions ont le mérite d'être claires, et puis il y a de l'espoir, les jeunes ont bougé et en ont assez des divisions ethniques ».

En marge de tout ceci, voilà que les ministres de la défense de l'Europe réunis en Finlande envisagent de réduire leur présence ici. Car bien entendu, il y a un Protectorat international qui chapeaute tout ce bordel, un haut-commissaire qui a des pouvoirs exécutifs et qui fait tenir le vernis. Réaction d'une prof de français de Sarajevo à l'évocation d'un éventuel retrait des forces étrangères : « Ah non, ils font ça et moi, je me casse ! ».

Bref, la marmite boue, ça peut sauter mais il y a aussi une population déterminée à fair en sorte que les tristes événements ne recommencent pas.